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L’imposture hydrologique

Le 30 décembre 2012

Jean de Kervasdoué & Henri Voron

Des paramètres simples, comme le coefficient de ruissellement, et quelques outils statistiques rudimentaires peuvent déculpabiliser pour toujours ceux qui aiment prendre des bains plutôt que des douches et enlever toute inquiétude à la très grande majorité des dirigeants.

L’hydrologie chiffre la probabilité des événements rares, comme les grandes inondations et les longues sécheresses, mais toute sa raison s’efface devant les images des drames que la nature provoque en se réservant la surprise du moment. Les hommes cherchent alors à donner un sens autre que rationnel et à trouver, sinon des coupables, du moins des responsables. La corde sensible se substitue à la connaissance scientifique. L’imposture hydrologique règne. Elle est multiforme.

L’imposture c’est d’abord de ne pas chiffrer la ressource en eau et d’affirmer, sans preuve et sans vergogne, le manque d’eau, les sécheresses à venir, les consommations irresponsables, la nécessité de ne pas gaspiller le "précieux liquide".

L’imposture c’est de culpabiliser les "consommateurs" pour "économiser" quelques litres d’eau, alors que coulent sous leurs yeux, chaque seconde, des milliers de mètres cubes d’eau qui iront se perdre en mer. L’imposture c’est de laisser croire que l’eau domestique est "consommée" alors qu’elle est recyclée, notamment en France, où elle retourne pour l’essentiel au milieu naturel après épuration.

L’imposture, c’est de prétendre qu’un printemps sec peut menacer la nappe phréatique de la Beauce, alors que cette dernière possède un stock de 30 milliards de m3. Les producteurs de maïs irrigué de la Beauce ne consomment "que" 100000 mètres cubes par an, soit 0.00003% du stock disponible. Aussi, en supposant que cette nappe ne reçoive plus jamais d’eau d’infiltration, hypothèse peu probable, les irrigants de la Beauce mettraient, à ce rythme, trois cent mille ans avant de l’épuiser.

L’imposture c’est de feindre d’ignorer que les racines des végétaux ne descendent jamais jusqu’à la nappe phréatique. Les plantes annuelles exploitent les réserves d’eau des sols sur une trentaine de centimètres, les plus superficiels, alors que les nappes ne commencent le plus souvent qu’à vingt mètres de profondeur. Les capacités de l’humus à retenir l’eau et à la libérer pour les plantes n’ont aucun rapport avec l’existence éventuelle d’une nappe phréatique sous-jacente.

L’imposture, c’est de mettre en place un système de "récupération de l’eau de pluie", sur le nouveau siège de la région Rhône-Alpes, construit au confluent du Rhône et de la Saône. Or à Lyon, ce bâtiment va peut-être récupérer 1000 m3 par an, d’une eau non potable. Cela, à grands frais, satisfait les élus écologistes, mais cette eau sale a-t-elle un autre destin que de retourner au Rhône, où passe en moyenne, chaque seconde, là, sous les fenêtres de ce même bâtiment public, un débit moyen du même ordre de grandeur mais par seconde (1000 m3 par seconde donc) ? Assez rigolo et très onéreux !

L’imposture, c’est de donner sur le site Internet du ministère de l’Environnement et du Développement durable le chiffre de 5 milliard de mètres cubes pour les consommations de la France métropolitaine, chiffre exact, mais sans indiquer que la ressource moyenne annuelle est de 175 milliard de m3. Il pourrait être rassurant de savoir que la consommation d’eau en France ne représente qu’entre 2 et 3% de la ressource.

L’imposture, c’est d’évoquer le problème d’approvisionnement des déserts et des zones de transitions, comme les zones sahéliennes, très sous-peuplées, sans parler des ressources en eau des bassins de l’Amazone ou du Congo, et de nous émouvoir sur le manque d’eau à Tamanrasset, sans jamais parler des inondations du Gange, du Brahmapoutre, du Mékong, du Yang Tsé et autres fleuves d’Asie qui permettent par ailleurs, en temps normal, la culture irriguée de 150 millions d’hectares de rizières et la production de 600 millions de tonnes de riz, aliment principal de l’humanité et nourriture de base de près de 3 milliards d’êtres humains.

L’imposture, teintée d’antiaméricanisme, c’est de souligner que les habitants des États-Unis américains consomment 700 litres d’eau par jour, contre 150 pour les Français et 20 pour les Africains, or ce chiffre de 700 litres intègre la consommation en eau d’irrigation. Si on examine les seuls usages domestiques, le volume journalier des Américains (150 litres d’eau par jour et par habitant) ne diffère pas de celui des Français et, comme chez nous, leur consommation est en baisse.

L’imposture, c’est d’affirmer qu’il faut dix fois plus d’eau pour faire une tonne de viande qu’une tonne de céréales, alors que l’inverse est vrai et que, par ailleurs, ce raisonnement n’a aucun intérêt.

L’imposture, c’est d’affirmer qu’on "vole" l’eau aux Marocains quand on leur achète un kilo de tomates. Mais au nom de quoi les Européens leur donneraient-ils des leçons ? Les Marocains préfèrent souverainement barrer leurs oueds, irriguer des tomates et les vendre sur le marché mondial, plutôt que de voir leur toute cette eau partir à l’océan. Où est le "vol" d’eau "virtuelle" ?

L’imposture, c’est de laisser croire que l’on doit "partager de la ressource", notion qui n’a aucun sens, car la ressource est, le plus souvent, infinie par rapport aux besoins. L’imposture, c’est l’opposition à la construction de barrages alors qu’ils bloquent les crues ravageuses, valorisent leur énergie et protègent les populations de l’aval et ne consomment pas d’eau, sauf sous climats arides.

L’imposture, c’est d’ignorer que l’abondance brute mondiale est considérable. En l’absence de l’homme, en imaginant l’arrêt de toute irrigation du riz dans le Sud-Est asiatique, les fleuves de la terre rejetteraient dans les mers et océans 50000 milliards de m3 d’eau douce, en pure perte.

Le livre de Jean de Kervasdoué et d’Henri Voron ne fera certes pas pleuvoir au Sahara ni dans le désert de Gobi. Ils ont simplement voulu lutter contre les idées reçues et tenter d’en finir avec les "histoires d’eau". Certes, ces impostures perdureront avec la paresse et l’ignorance, d’autant que nous savons, avec Marcel Proust, que "les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances". Toutefois, il a paru bon de donner des arguments solides et simples au lecteur de bonne foi. À lui d’en juger.

- Pour en finir avec les histoires d’eau : L’imposture hydrologique. Jean de Kervasdoué, Henri Voron.


Références et notes :

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