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Le langage corporel : mythes et réalité

Le 10 avril 2013

Vous pensez que vous êtes doué pour ce qui est d’interpréter les signaux non-verbaux ? En fait, il y a peu d’éléments corporels, de mouvements et de poses qui peuvent être saisis par les yeux.

Dès qu’un personnage public passe à la télévision, il ne manque pas de "spécialistes" pour décoder son langage corporel afin de "déceler" dans ses attitudes, ses postures et autres gestes tout ce qu’il n’aura pas dit à la caméra mais qui transpirerait. Le passage du Président François Hollande en 2013 au 20h00 de France a vu l’intervention, dès le lendemain, sur des chaines concurrentes (comme Canal+) ou des radios (Europe 1) d’une flopée de prétendus experts, des synergologues, tenter de décoder les expressions non-verbales que les mouvements de son corps seraient supposés révéler.

La culture populaire est pleine de telles perspicacités. Après tout, il est amusant de spéculer sur les vies intérieures des grands de ce monde. Mais on ne peut manquer de remarquer les nombreuses lacunes de ces méthodes à la mode, notamment leurs hypothèses selon lesquelles nous pouvons lire à travers une personne, ses pensées et ses émotions, rien qu’en regardant comment elle bouge son corps. Avec tant de mythes entourant ce sujet du décryptage du "non verbal", il est facile de croire que nous pouvons comprendre les messages codés que les autres transmettent, mais qu’est-ce que la science a à dire sur le langage du corps ? Est-ce quelque-chose de plus qu’un simple divertissement ? Si oui, quels mouvements et gestes parlent en disant beaucoup et lesquels sont des faux-fuyants ? Et sachant cela, pouvons-nous réellement modifier notre propre langage corporel pour manipuler la perception que les autres ont de nous ?

Une citation reprise à l’envi affirme que 93% de notre communication serait non verbale, avec seulement 7% qui reposerait sur ce que nous disons réellement. Cette déclaration vient d’une recherche datant de la fin des années 1960 par Albert Mehrabian, un psychologue social de l’Université de Los Angeles. Il avait trouvé que quand le message émotionnel transmis par l’intonation de la voix et l’expression du visage différait des mots parlés (par exemple en disant le mot "brute" dans une intonation positive ou avec un sourire), les gens tendaient à croire les signaux non verbaux sur le mot lui-même. À partir de ces expériences Mehrabian a calculé que peut-être seulement 7% du message émotionnel venait des mots que nous utilisons [1], avec 38% provenant de l’intonation et les autres 55% venant de signaux non-verbaux.

Mehrabian a passé la plupart de ces quatre dernières décennies à affirmer qu’il n’avait jamais voulu que sa célèbre formule soit reprise tel un évangile, et qu’elle ne s’appliquait qu’à des circonstances très précises, comme quand quelqu’un parle de ce qu’il aime ou déteste. Il déclare maintenant "qu’à moins qu’un communiquant parle de ses sentiments ou attitudes, ces équations ne sont pas applicables" et qu’il enrage à chaque fois qu’il entend sa théorie appliquée à la communication en général.

Ainsi, la plus vieille statistique tirée d’un livre de langage corporel n’est pas ce qu’on croit, et l’homme qui a donné cette formule aimerait que l’on cesse de l’utiliser. Après tout, si nous pouvions réellement comprendre 93% de ce que les individus disent sans avoir recours aux mots, nous n’aurions pas besoin d’apprendre les langues étrangères et personne ne s’en tirerait avec un mensonge.

Il est évident que les gens peuvent mentir avec succès. Et généralement, bien qu’il soit occasionnellement utile de mentir, nous préférons que les autres ne puissent pas nous mentir. Raison pour laquelle il est porté beaucoup d’intérêt au langage du corps qui permettrait de détecter les mensonges. La légende dit que les menteurs se trahiraient eux-mêmes en regardant à droite, en bougeant nerveusement, en se tenant les mains ou en se grattant le nez. Est-ce que cela nous fait avancer ?

Le premier point est facile à vérifier. Une étude publiée l’an dernier qui a scientifiquement testé l’assertion selon laquelle les menteurs "regardent à droite", n’a pas trouvé de preuve la soutenant. Une équipe dirigée par le psychologue Richard Wiseman a observé les yeux de volontaires qui disaient des mensonges dans une expérience. Ils ont aussi étudié les enregistrements d’individus lors de conférences de presse de la police à propos de personnes disparues, où certains des appels à l’aide pleins d’émotion venaient d’individus qui se sont en fait avérés être impliqués dans les disparitions. Dans aucun des cas les menteurs ne regardaient plus à droite que dans une autre direction [2].

Comme pour les autres, une méta-analyse de plus de 100 études a trouvé que les seuls signes corporels trouvés beaucoup plus souvent chez les menteurs que chez ceux qui disent la vérité étaient les pupilles dilatées et une espèce de nervosité [3], ils jouent avec des objets et se grattent, mais sans se frotter le visage ni jouer avec leurs cheveux. La meilleure façon de démasquer un menteur, d’après l’étude, n’était pas de regarder le langage corporel des individus, mais d’écouter ce qu’ils disaient. Les menteurs tendent à parler avec une voix plus dans les aigus, ils donnent moins de détails dans leurs comptes rendus des événements, sont plus négatifs et ont tendance à répéter les mots.

Globalement, concluent les chercheurs, les mesures subjectives ou l’instinct pourraient être plus efficaces pour détecter un mensonge que toute mesure scientifique disponible. Le problème quand on veut se baser sur le langage corporel est que tandis que les menteurs pourraient être légèrement plus susceptibles d’afficher peu d’attitudes, les gens qui disent la vérité font la même chose. En fait, les indices dont on pense qu’ils pourraient représenter une alerte au mensonge, comme le fait de gigoter et d’éviter le contact des yeux, tendent à être des signes de malaise émotionnel en général, et quelqu’un qui ne ment pas est plus susceptible de les exprimer sous la pression du questionnement. C’est sans doute pourquoi, malgré un intérêt certain pour démasquer les menteurs, nous sommes généralement assez mauvais pour ce faire. Le psychologue Paul Ekman a même découvert que la plupart des gens n’y arrivent pas mieux que le hasard pur. Et le taux de réussite des juges, de la police, des psychiatres judiciaires et des agents du FBI n’est que marginalement plus élevé.

Ainsi, il vaudrait mieux ne pas accuser les gens de mensonge à tort et à travers à partir de leur langage corporel. Et il y a beaucoup d’autres exemples dans lesquels nos préjugés de la communication non verbale sont dans les choux ou complètement à côté de la plaque. Prenez les bras croisés. La plupart des gens croient que quand quelqu’un croise les bras il se met sur la défensive, qu’il se ferme ou qu’il essaye de se dérober d’un individu ou de ses opinions. Cela pourrait être vrai. "Mais les mêmes bras croisés signifient le contraire si le torse est super droit, penché un peu en arrière, alors cela communiquerait de l’invulnérabilité" dit David McNeill qui a étudié la gestuelle à l’Université de Chicago. En outre, une personne qui croise les bras pourrait simplement avoir froid, essayer de se mettre à l’aise ou seulement ne pas avoir de poches.


Références et notes :

[1] Decoding Of Inconsistent Communications. MEHRABIAN ALBERT, WIENER MORTON. Journal of Personality and Social Psychology, Vol 6(1), 1967, 109-114.

[2] The Eyes Don’t Have It : Lie Detection and Neuro-Linguistic Programming. Richard Wiseman, Caroline Watt, Leanne ten Brinke, Stephen Porter, Sara-Louise Couper, Calum Rankin. PLoS One, vol 7, p e40259.

[3] Cues to Deception. Psychological Bulletin, 2003, Vol. 129, No. 1, 74–118.

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