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Le rapport BioInitiative, un exemple de mauvaise science

Le 17 février 2013

Par Kenneth Foster et Lorne Trottier

La médecine fondée sur les preuves est une véritable avancée en matière de connaissance, mais cela dépend de la manière dont vous évaluez les preuves scientifiques. L’un des plus mauvais exemples dans ce domaine est le rapport BioInitiative [1], qui est une revue manifestement partisane des effets biologiques des champs électromagnétiques sur la santé, comme ceux produits par les lignes à haute tension, les téléphones portables, le Wifi et d’autres émetteurs de la vie de tous les jours. Quand il a été publié pour la première fois en 2007, le rapport BioInitiative est rapidement devenu un document de référence pour tous les activistes anti-ondes dans leurs différentes campagnes. Plus récemment, en janvier 2013, le rapport BioInitiative est passé par une mise à jour importante, et une nouvelle couverture médiatique.

Ce rapport concerne les effets biologiques probables et les dangers possibles pour la santé des champs électromagnétiques dans deux gammes de fréquences très différentes : les fréquences extrêmement basses, comme celles émises par les lignes à haute tension et les appareils électriques, et les fréquences radio comme celles émises par les téléphones portables, le Wifi et tout un ensemble d’autres technologies. Les basses fréquences et les fréquences radio (qui sont regroupées sous l’appellation plus générale de rayonnement électromagnétique) font partie du spectre électromagnétique, qui comprend les infrarouges, la lumière visible, les ultraviolets et les rayons-X.

Les champs basse fréquence et de radiofréquence sont non-ionisants, c’est-à-dire que leurs photons sont beaucoup trop faibles pour casser des liaisons chimiques, un effet qui rend les rayonnements ionisants comme les rayons-X si dangereux. Les champs des lignes électriques sont à 50 ou 60 Hz ou cycles par seconde ; ceux des téléphones portables et des autres radiofréquences des systèmes de communication et de télévision sont dans la bande des centaines ou milliers de MHz (mégahertz ou million de cycles par seconde). La physique basique nous apprend qu’un photon de fréquence 1GHz a une énergie de 6 millionièmes d’électron volt (eV), tandis que l’énergie thermique moyenne d’une molécule est de 0,03 eV, et l’énergie d’ionisation d’une liaison chimique est de l’ordre de 1 eV.

Il y a, bien entendu, des dangers bien établis causés par une exposition excessive aux fréquences et champs électromagnétiques, qui sont principalement associés aux chocs électriques et au réchauffement excessif des tissus. De tels problèmes exigent cependant une exposition aux champs à des niveaux largement plus élevés que tout ce qui peut se rencontrer dans la vie ordinaire. La plupart des pays dans le monde a adopté grosso-modo des limites d’exposition similaires pour protéger contre de tels dangers.

La possibilité que les champs électromagnétiques à des niveaux d’exposition plus faibles soient mauvais pour la santé est devenue un sujet de préoccupation publique depuis plusieurs années. D’innombrables luttes publiques, médiatiques, scientifiques, et légales ont été menées sur les possibles dangers produits par les champs provenant des lignes électriques, des antennes relais, des aménagements de radiodiffusion et autres technologies, malgré le fait que des expositions publiques à de telles technologies sont invariablement éloignées des limites d’exposition légales.

En réponse à de telles inquiétudes, le gouvernement et les agences gouvernementales ont financé de nombreuses études pendant des années. Des milliers d’articles scientifiques se sont accumulés sur les effets biologiques et sur la santé possibles des rayonnements électromagnétiques d’extrêmement basse fréquence et radio, depuis le milieu du 20° siècle voire même avant.

À bien des égards, cette littérature scientifique est inégale et confuse. Les études varient grandement en qualité, en critères d’évaluation biologiques finaux et sur leur pertinence sur la santé. La littérature est pleine d’expéditions de qualité médiocre qui vont à la pêche aux effets (contrairement aux études qui testent des hypothèses). Plusieurs de ces études étaient des expériences uniques qui n’étaient pas suivies ni même reproduites par les enquêteurs eux-mêmes. De nombreuses études ont des défauts techniques manifestes, comme une dosimétrie médiocre (ce qui détermine la quantité d’exposition réellement reçue dans une expérience) ou un contrôle de la température médiocre (la chaleur est une conséquence nécessaire de l’exposition aux radiofréquences, et la plupart des réactions biologiques est sensible à la température).

De nombreux effets rapportés étaient faibles, proches du niveau du seuil de variabilité et petits comparés aux artéfacts potentiels (et donc difficiles à identifier avec certitude), sans pertinence particulière pour la santé. La littérature souffre de graves biais de publications, les chercheurs sont plus susceptibles de rapporter qu’ils ont trouvé un "effet" et moins enclins à publier des études sans effet. Comme on pourrait s’y attendre, la littérature abonde de comptes rendus d’"effets", dont de nombreux sont de simples artéfacts d’expérience mal conçues.

À l’autre extrémité du spectre de la qualité se trouve un certain nombre d’études bien faites, qui ont respecté les standards des essais toxicologiques ou des études épidémiologiques, qui ont été conçues pour apporter des éléments de preuve fiables dans l’évaluation des risques possibles des champs de rayonnement électromagnétiques. Les résultats de ces études ont été négatifs de manière écrasante, en ne montrant pas d’effets secondaires provenant des expositions aux niveaux situés sous les limites actuellement en vigueur dans la plupart des pays du monde.

Revue d’experts

Cette importante littérature a été passée en revue par de nombreux groupes d’experts qui, à l’exception du rapport BioInitiative décrit ci-dessous, n’ont jamais trouvé de preuve claire et nette de dangers pour la santé des champs électromagnétiques de fréquence extrêmement basse ou de radiofréquence sous les limites internationalement admises. Luc Verschaeve (Université d’Antwerp), un expert de la santé Belge, a passé en revue plus de 30 analyses d’experts récentes [2]. Des liens vers plus de 30 de ces analyses d’experts par des agences sanitaires de presque tous les pays industrialisés peuvent être trouvés sur le site EMFandHealth.com

Mais la science est difficilement nette et précise. Certains effets ont été rapportés à des niveaux situés sous les seuils de sécurité internationaux dans des conditions d’exposition spécialisées, que les agences de la santé considèrent comme ayant certains niveaux de cohérence. Par exemple, plusieurs études indépendantes ont rapporté des changements mineurs dans l’activité cérébrale associée à l’utilisation d’un téléphone portable. L’effet n’a pas de signification claire pour la santé, et c’est toujours une question ouverte de savoir si cela est directement causé par l’exposition aux champs de radiofréquence ou par d’autres facteurs associés à l’exposition.

Le second problème, et le plus sensible politiquement, est de savoir si l’exposition aux champs électromagnétiques est associée aux cancers. L’Agence Internationale de Recherche sur le Cancer (IARC qui fait partie de l’OMS) a classé les champs magnétiques et l’énergie de radiofréquence provenant des combinés téléphoniques portables comme "carcinogène possible" (classe 2B dans la terminologie de l’IARC). Ceci repose sur des preuves épidémiologiques fragiles selon lesquelles les enfants vivant dans des maisons proches de lignes à haute tension, ou les utilisateurs à long terme des portables, auraient apporté des preuves d’une légère augmentation respectivement des leucémies et des tumeurs cérébrales. Ainsi, dans l’exposé de l’IARC, les preuves sont suffisantes pour émettre des soupçons sur l’existence d’un problème probable, mais pas suffisamment pour que l’agence puisse conclure que les champs causent réellement (ou même probablement) le cancer.

Tout en reconnaissant les données épidémiologiques, les organismes de la santé les ont trouvées en général non convaincantes pour plusieurs raisons. Les études rapportaient de faibles augmentations des risques, proche des critères de dispersion. Alors que l’augmentation pourrait être "statistiquement significative" (qu’il est peu probable qu’elle soit le produit du hasard), il est difficile d’éliminer les possibles erreurs ou biais dans les études comme il y en a beaucoup en épidémiologie. L’absence générale de preuves venant des tests sur le cancer chez les animaux n’a pas montré d’effet, et l’absence généralement acceptée de mécanismes par lesquels les radiofréquences ou les champs électromagnétiques peuvent causer des effets biologiques aux faibles expositions considérées ici (excepté l’échauffement) constituent d’autres obstacles.

Deux commentaires cependant : premièrement, les études épidémiologiques n’étaient tout simplement pas adéquates pour détecter avec certitude les petites augmentations du risque après des expositions à long terme aux champs des portables ou des lignes à haute tension. La plupart des études sur le cancer du cerveau, relatif à l’utilisation des téléphones portables, ont cherché à déterminer l’exposition en demandant simplement aux sujets quelle avait été leur utilisation passée de leur téléphone (quel est celui qui pourra donner avec certitude la fréquence de son utilisation il y a un an ? Et encore plus loin dans le temps ?).

En outre, étant donné les décisions de l’IARC concernant les téléphones portables, trois études récentes sur l’incidence du cancer du cerveau sont apparues. Ces études n’ont montré aucun changement de l’incidence des taux au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Israël sur les dix années passées malgré une augmentation importante de l’utilisation des téléphones mobiles. Alors qu’on pourrait argumenter en disant qu’il n’y a encore pas assez de temps pour qu’un effet réel apparaisse (un cancer peut prendre des années pour se développer), le fait demeure que les données sont incompatibles avec les études épidémiologiques d’un groupe Suédois qui aurait donné la plus forte indication d’un lien entre le cancer du cerveau et l’utilisation des téléphones portables, et qui a fortement influencé la classification de l’IARC en 2B.

À long terme nous serons tous morts, mais il y a pour l’instant peu d’indications que cela viendra de l’utilisation des téléphones portables. C’est pour toutes ces raisons que l’Organisation Mondiale de la Santé [3] suivant en cela l’IARC, a déclaré "un certain nombre d’études ont recherché les effets des champs de radiofréquences sur l’activité électrique du cerveau, les fonctions cognitives, le sommeil, le rythme cardiaque et la pression artérielle des volontaires examinés. À ce jour, la recherche n’a apporté aucun élément de preuve significatif d’effets néfastes pour la santé provoqués par l’exposition aux champs de radiofréquences à des niveaux inférieurs à ceux qui induisent un échauffement des tissus.".

Les activistes anti-ondes présentent de longues listes d’effets provenant de l’exposition aux champs électromagnétiques très basse fréquence ou radiofréquence. Ils suggèrent que ces champs sont biologiquement actifs même dans des expositions très faibles. Les agences sanitaires réagissent en finançant de grandes études qui ne trouvent aucune preuve convaincante de dangers pour la santé dans les expositions sous les limites internationalement admises, même quand elles pointent du doigt les incohérences dans les données et plaident pour plus de recherche. Le fait de faire une liste des effets rapportés, et de diriger une évaluation correcte du poids des preuves sur les risques potentiels à la santé, sont deux choses très différentes.

Les biais d’exclusion

La recherche scientifique sur la santé, qu’il s’agisse de l’efficacité des traitements ou des risques éventuels pour la santé, est invariablement sujette à différentes interprétations même par des analystes bien-intentionnés. Pour améliorer la fiabilité des évaluations, les agences insistent généralement sur les protocoles détaillés pour admettre et évaluer les preuves. La Revue Cochrane, par exemple, possède un long manuel [4] qui guide ses évaluations de l’efficacité des interventions médicales. Le manuel fait remarquer, par exemple, "que pour minimiser les défauts potentiels dans le processus d’examen, ces jugements sur l’efficacité des interventions médicales, devraient être réalisés de façon à ce qu’elles ne dépendent pas des résultats des études incluses dans l’examen".

Pour sa part, l’OMS a publié un ensemble de recommandations [5] pour l’évaluation des risques sanitaires des champs électromagnétiques : "toutes les études, qu’elles aient des effets positifs ou négatifs, doivent être évaluées et jugées sur leur propre valeur, et puis toutes ensembles dans une approche sur le poids des preuves. Il est important de déterminer dans quelle mesure un ensemble de preuves modifie la probabilité qu’une exposition cause un résultat. Généralement, les études doivent être reproduites ou être en accord avec des études similaires. La preuve pour un effet est encore plus renforcé si les résultats provenant de différents types d’études (épidémiologiques ou en laboratoire) vont dans la même direction".


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