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Les applications d’entrainement cérébral ne sont pas scientifiques

Le 8 janvier 2016

Une société qui propose des applications et des jeux d’entrainement cérébral, Lumosity, a récemment été condamnée par la Federal Trade Commission Américaine (FTC, l’équivalent de la Répression des Fraudes) car les déclarations que cette entreprise fait à propos de ses produits ne reposent pas sur des éléments de preuve scientifiques. Lumosity, et d’autres sociétés qui vendent le même genre de produits, applications ou jeux, déclare que ceux-ci sont conçus pour améliorer la mémoire, la concentration, la flexibilité mentale voire même seraient en mesure d’empêcher la démence.

La FTC a en effet condamné la société éditrice, Lumos, à une amende de 50 millions de dollars [1] pour finalement réduire celle-ci à 2 millions de dollars.

Rester mentalement actif

L’idée sous-jacente à "l’entrainement cérébral" n’est pas mauvaise en soi, mais il est si facile de la dénaturer pour en faire ce qu’elle n’est pas. La notion de base stipule que le fait d’utiliser son cerveau lui permet de mieux fonctionner. Il vaut mieux être mentalement et physiquement actif qu’inactif [2]. Une synthèse [3] résume les preuves en ce sens :

Étant donné la complexité des relations réciproques dynamiques entre les activités stimulantes et le fonctionnement cognitif quand on est âgé, il faudra plus de recherches pour évaluer toute la dimension où des effets observés ont vraiment une influence causale dans le cadre d’un mode de vie intellectuellement stimulé sur la cognition. Néanmoins, l’hypothèse selon laquelle un mode de vie actif, qui exige un effort cognitif, apporte des bénéfices à long terme sur la cognition des adultes les plus vieux, est cohérente avec les données disponibles.

Alors que les preuves sont loin d’être définitives, les preuves actuelles suggèrent que le fait d’être mentalement actif améliore le fonctionnement cognitif. L’effet apparait être le plus solide pour une activité nouvelle ou inconnue qui implique les lobes frontaux (fonction de planification et d’exécution), et qui intègre de multiples régions du cerveau.

Comme pour les conseils en nutrition, toute la recherche complexe peut actuellement se résumer en un conseil assez simple : rester mentalement actif, essayer des choses nouvelles et se lancer dans différents types d’activités mentales. Il faut également faire régulièrement de l’exercice. Mais un conseil si simple ne sera évidemment pas vendeur de livres, ni d’abonnements à toutes sortes de services d’entrainement cérébraux.

L’entrainement cérébral

L’expression même d’"entrainement cérébral" est trompeuse. Car elle implique que quelque chose de plus qu’un apprentissage ou qu’une pratique soit à l’œuvre. C’est ce qui est justement au cœur du problème de la décision de la répression des fraudes américaine contre cette entreprise, cette société affirmait que ses jeux étaient scientifiquement conçus pour entrainer votre cerveau, et que de ce fait cela conférait des bénéfices cognitifs généralisables. Ils se situaient pourtant bien au-delà de la recherche, et leurs déclarations se situaient du mauvais côté de la réalité.

C’est pourtant une question de recherche tout ce qu’il y a de légitime : lorsque vous vous lancez dans une activité mentale spécifique, devenez-vous seulement meilleur dans cette activité précise, ou bien est-ce que votre fonctionnement cognitif s’améliore en général, en un mot : est-ce que vous devenez plus intelligent ?

Une autre façon de poser cette question est de demander dans quelle mesure les aptitudes qui s’améliorent grâce à une activité précise peuvent être généralisables ? En d’autres termes, si vous faites des mots croisés, est-ce que vous devenez meilleur en mots croisés seulement, ou dans des jeux similaires qui reposent sur des mots, ou dans tous les jeux qui reposent sur le langage ou pour toutes les tâches cognitives ? Des produits comme ceux de Lumosity laissent entendre ou déclarent que la réponse est proche d’une généralisation extrême : que le fait de jouer à des jeux spécifiques vous rend plus intelligent.

La réponse qui provient de la recherche scientifique actuelle est cependant proche de l’autre extrémité que celle des vendeurs de jeux et applications. Le fait de jouer à un jeu vous rend meilleur à ce jeu en particulier [4], et peut-être aussi à des jeux très proches, mais c’est tout. Les compétences ne semblent pas se transmettre à des tâches pour lesquelles nous ne sommes pas entrainés, ni au fonctionnement cognitif général ni aux activités quotidiennes [5]. Mais elles peuvent cependant faire croire aux gens qu’ils sont plus intelligents [6].

La recherche est quelque peu gênée par un manque de groupes de contrôle dans de nombreuses études. Les meilleures études ont des contrôles adéquats, qui sont absolument nécessaires. Dans une étude [7], par exemple, des chercheurs ont comparé trois groupes : un groupe était entrainé sur des programmes conçus pour améliorer le raisonnement, la planification et la résolution des problèmes. Le second groupe était entrainé sur la mémoire, l’attention, le traitement visuo-spatial et les calculs mathématiques. Le troisième groupe, le groupe contrôle, a reçu cinq questions obscures et devait y répondre en utilisant internet pour trouver les réponses.

Les chercheurs n’ont pas trouvé de différences entre les résultats dans les trois groupes, tous ont légèrement amélioré leur évaluation des tâches, ce qui reflète un effet d’entrainement général et peut-être aussi un effet observationnel et de confiance.

Cependant, ce type de recherche est complexe et il existe une large gamme d’opinions sur leurs résultats. Par exemple, il y a des études qui montrent que le fait de jouer à certains jeux vidéos pourrait améliorer l’aptitude d’un chirurgien à maitriser la réalité virtuelle des procédures endoscopiques [8]. Ceci implique certains transferts d’aptitudes, et notamment des traitements visuels [9]. Cela peut refléter un certain niveau de confort visuel pour ce qui est de naviguer dans le monde virtuel d’un écran d’ordinateur.

Pourtant, ce qui est vrai pour le traitement visuel peut ne pas être vrai pour la mémoire, le langage, les mathématiques ou pour d’autres aptitudes cognitives. C’est une partie du défi de ces recherches, il existe un nombre incalculable de moyens de décomposer des affirmations précises.

Conclusion

Le consensus actuel, qui repose sur la recherche disponible, est que le fait de faire des tâches cognitives est globalement une bonne chose. Rester mentalement actif et s’occuper, essayer de faire toute une variété d’activités et notamment de nouvelles activités, dont les jeux vidéos peuvent même faire partie.

Cependant, les preuves ne confirment pas les déclarations des vendeurs de jeux ou d’applications "d’entrainement cérébral" selon lesquelles des aptitudes spécifiques apprises dans une tâche précise sont transférables à d’autres tâches (à l’exception probable des processus visuels) ni qu’elles sont généralisables au fonctionnement cognitif, à la mémoire, à la concentration ou à l’acuité mentale.

Il n’y a pas non de plus de preuves que les jeux supposés être "scientifiquement conçus" pour "l’entrainement cérébral" fassent mieux que tous les autres types de jeux (mots croisés, jeux vidéo, sudoku, etc.). Ce qu’il faut retenir c’est que vous vous améliorerez dans la tâche que vous pratiquez régulièrement, quelle qu’elle soit, et peut-être aussi dans les tâches qui lui sont semblables. Mais il n’y a aucune preuve scientifique établissant la nécessité de dépenser son argent dans des produits précis. Faites ce qui vous plait, ce qui vous intéresse, ce que vous aimez, sans croire au matraquage publicitaire gravitant autour de "l’entrainement cérébral".

- Doper son cerveau - réalité ou intox ? Alain Lieury.


Références et notes :

[1] Lumosity to Pay $2 Million to Settle FTC Deceptive Advertising Charges for Its “Brain Training” Program.

[2] Preventing Alzheimer’s Disease and Cognitive Decline. Agency for Healthcare Research and Quality. Evidence Report/Technology Assessment. Number 193.

[3] Psychol Sci Public Interest. 2008 ;9(1):1-65. 2008. Enrichment Effects on Adult Cognitive Development : Can the Functional Capacity of Older Adults Be Preserved and Enhanced ?

[4] JAMA. 2006 ;296(23):2805-14. Long-term effects of cognitive training on everyday functional outcomes in older adults.

[5] Nature. 2010 ;465(7299):775-8. Putting brain training to the test.

[6] Neuropsychol Rev. 2013 ;23(1):13-26. 2013. Crosswords to computers : a critical review of popular approaches to cognitive enhancement.

[7] Nature. 2010 ; 465(7299):775-8. Putting brain training to the test.

[8] World J Surg. 2009 ;33(11):2360-7. Systematic video game training in surgical novices improves performance in virtual reality endoscopic surgical simulators : a prospective randomized study.

[9] Trends Neurosci. 2004 Feb ;27(2):72-4. An action video game modifies visual processing.

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