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Les grands vins jugés au pif

Le 20 février 2009

Courrier International - Chaque année, les plus grands connaisseurs de vin de Californie se réunissent pour rendre leur verdict. Mais des études montrent qu’ils se trompent... aveuglément, comme s’en amuse Der Spiegel.

Lors de la California State Fair, œnologues, critiques, vignerons et autres spécialistes s’attellent à une tâche herculéenne : goûter pas moins d’un millier de crus, rouges et blancs. Ils évaluent le bouquet du vin pendant les quelques instants suivant le premier contact, avant de le recracher. Puis ils décernent les médailles.

C’est l’heure de vérité du plus vieux concours de vins d’Amérique du nord. Emporter une médaille d’or signifie aussi décrocher un joli magot, car les acheteurs se fient au jugement des dégustateurs de vin. Mais pourquoi, au fait ?

Le chercheur californien Robert Hodgson vient de réaliser la première étude sur les compétences des dégustateurs qui jugent nos vins. Lors d’une dégustation à l’aveugle, il a servi le même produit à trois reprises, à différents moments. Publiés voici peu dans le Journal of Wine Economics [1], les résultats montrent ceci : rares sont les dégustateurs qui se sont aperçus de la ruse. Pis : leurs appréciations varient énormément.

Seuls 10 % des juges ont donné une appréciation similaire chacune des deux fois où ils ont goûté le même produit. Les autres lui ont attribué une évaluation tantôt meilleure, tantôt moins bonne, en fonction de l’humeur du moment, semble-t-il. Les plus mauvais sujets, au total 10 % des juges, paraissent avoir tout bonnement jugé au pif : après avoir déclaré qu’une bouteille méritait la médaille d’or, ils l’ont qualifiée de médiocre lors de la seconde dégustation.

L’attribution d’une médaille dépend donc avant tout du hasard, non de la qualité du vin. Telle est la conclusion publiée par Robert Hodgson. La réaction des organisateurs de la California State Fair ne s’est pas fait attendre.

Les goûteurs jugés incompétents seront éconduits, tandis que les autres devront prendre soin de leurs papilles gustatives ; désormais, ils ne goûteront pas plus de 75 vins par jour, contre 150 jusqu’à présent. Mais rien ne prouve que leurs jugements en seront plus justes. Car les êtres humains n’ont simplement pas les qualités requises pour établir avec fiabilité ce type de jugement, pas même les "experts".

Les dégustations à l’aveugle sont un exercice de haute voltige. Seule constante, leurs résultats souvent dégrisants !

Il y a deux ans, les grands jurés de R. Hodgson ont couronné un cru distribué par Trader Joe’s, le cousin américain de Leader Price, comme le meilleur chardonnay de Californie. Cette bouteille de piquette industrielle à 2 dollars leur est apparue maintes fois plus délicate que ses rivales de la vallée de Napa...

Même les spécialistes les plus chevronnés se trompent souvent de façon grossière lors des tâches basiques de la dégustation à l’aveugle – ce qui pousse les critiques à qualifier ce travail de masochiste. Privés de la vue, les goûteurs ne parviennent pas toujours à distinguer les différents cépages et confondent allègrement un cabernet sauvignon avec un merlot. Qui plus est, rares sont les vignerons qui savent reconnaître leur propre produit parmi une sélection de crus similaires. Le chercheur français Gil Morrot a servi à 54 spécialistes de bordeaux du vin blanc traîtreusement coloré en rouge. Lors de l’examen olfactif, aucun n’a remarqué la tromperie.

Juger un vin est une affaire fort complexe, où les arômes ne jouent souvent qu’un rôle secondaire. Une équipe de psychologues de Mayence a récemment montré que même la couleur de la lumière ambiante pouvait être déterminante. Au final, rien n’est aussi important que le prix. Plus un vin est cher, meilleur apparaîtra son bouquet. Et ce sont justement les spécialistes qui risquent de juger sur l’étiquette. Un vin moyen dans une bouteille hors de prix peut leur sembler divin, tout simplement parce qu’un nom prestigieux, comme Château Petrus, les émoustille à tel point que le vin n’a plus à les convaincre. De même, les formules suggestives telles que "Grand Cru classé" améliorent considérablement la "qualité" d’un produit.

Lors de son étude, R. Hodgson a observé les performances des dégustateurs durant quatre années et constaté ceci : rien n’empêche le meilleur juge d’une année de faire chou blanc l’année suivante. Et si les mauvais goûteurs de vin sont légion, les bons goûteurs n’existent pas.


Références et notes :

[1] An Examination of Judge Reliability at a major U.S. Wine Competition. Robert T. Hodgson.

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