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Les profileurs font-ils mieux que le hasard ?

Le 17 février 2010

En octobre 2002, aux Etats-Unis, dans le Maryland, en Virginie et à Washington, un serial killer effrayait toute la population. Pendant 23 jours, 10 personnes innocentes ont été tuées, et 4 autres blessées, dans une série d’assassinats nocturnes qui semaient la terreur. L’une d’elles a été tuée pendant qu’elle tondait la pelouse, une autre en lisant un livre sur un banc public, une autre en sortant d’un magasin, sur un parking d’un restaurant et plusieurs pendant qu’ils marchaient dans la rue ou à une station essence.

Les tirs semblaient entièrement aléatoires : les victimes étaient blanches ou noires, enfants ou adultes, hommes ou femmes. Terrifiés et désorientés, de nombreux habitants évitaient de sortir, sauf cas d’absolue nécessité, et des douzaines d’écoles avaient même fermé leurs portes à clés et annulé toutes les sorties.

Étant donné que les meurtres continuaient sans qu’on en voie la fin, des légions de profileurs (en anglais profilers) criminels passaient à la télévision pour proposer leurs suppositions à propos de l’identité du tueur en série. Les profileurs sont des professionnels entrainés qui déclarent être capables d’inférer la personnalité d’un criminel, son comportement et ses caractéristiques physiques, sur la base de détails spécifiques tirés d’un ou de plusieurs de ses crimes [1] [2]. De cette façon, ils prétendent pouvoir aider les enquêteurs à identifier la personne responsable du ou des crimes en question, [3]. Le Bureau Fédéral d’Investigations (FBI) à lui seul emploie des profileurs dans environ 1000 cas chaque année [4].

Dans le cas du tireur embusqué cité plus haut, la plupart des profileurs criminels interrogés par les médias étaient tous d’accord sur une chose : le meurtrier était probablement un homme blanc [5] [6]. Après tout, ces deux caractéristiques correspondaient au profil de la plupart des tueurs en série. D’autres profilers maintenaient que le tueur n’avait pas d’enfants, et d’autres qu’il n’était pas un soldat, car un soldat aurait utilisé des balles militaires plus précises plutôt que les balles relativement grossières trouvées sur place. D’autres profileurs spéculaient sur le fait que le tueur serait dans le milieu de la vingtaine d’années, étant donné que la moyenne d’âge de ce genre de tueurs est de 26 ans [7] [8].

Pourtant, quand "le sniper" a finalement été arrêté le 24 octobre, la plupart des experts profileurs médiatiques ont été surpris. Car "le" tueur n’était pas une personne : les meurtres avaient été commis par deux hommes. En outre, les deux étaient Afro-Américains, et non pas blancs. Contrairement à ce que de nombreux profileurs avaient prédit, le premier avait quatre enfants et était un ancien soldat. Et aucun des deux n’avait 25 ans environ, le premier avait 41 ans et le second 17 ans.

Cette "infâme" histoire de tueur en série a mis en lumière deux points. Premièrement, ce cas met en relief le fait que le profilage (en anglais profiling : le fait de faire un profil d’un tueur) criminel est devenu une partie intégrante du paysage de la culture populaire. Le film à succès Le silence des agneaux, avec Jodie Foster dans le rôle d’une jeune interne et profiler du FBI, a provoqué une véritable fascination des spectateurs à propos du profilage criminel. On ne compte plus les films sur le sujet, avec comme personnage principal un profileur, voire la série américaine Profiler qui a rencontré beaucoup de succès. Ces films ou programmes n’offrent aucun scepticisme au regard des capacités de prédiction des profileurs criminels [9].

La popularité du profilage dans les médias, se reflète par la perception de son efficacité chez de nombreux professionnels de la santé mentale et les officiers de police. Dans une enquête sur 92 psychologues et psychiatres ayant une expertise légale, 86% sont d’accord pour dire que le profilage criminel "est un outil utile pour renforcer la loi", bien que seulement 27% croient qu’il a été suffisamment scientifiquement établi pour être admis dans les cours de justice [10]. Dans une autre enquête sur 68 officiers de police, 58% disaient que le profiling était utile pour diriger les enquêtes criminelles, et 38% qu’il était utile pour choisir les suspects [11].

Deuxièmement, les hypothèses largement imprécises de nombreux profileurs dans le cas du Maryland soulèvent une question cruciale : est-ce que le profilage des criminels fonctionne vraiment ? Pour répondre à cette question, il faut définir ce qu’on entend par "fonctionne". Si nous voulons dire "est-ce que le profilage criminel prédit les caractéristiques des malfaiteurs mieux que le hasard ?", la réponse est probablement oui. Des études ont montré que les profileurs professionnels pouvaient souvent deviner avec précision certaines des caractéristiques des criminels (telles que s’ils sont homme ou femme, jeunes ou vieux) quand on leur présente des informations détaillées de cas sur des crimes spécifiques, comme des viols ou des meurtres, et ils font mieux que nous le ferions en tirant à pile ou face [12].

Mais ces résultats ne sont pas terriblement impressionnants. Ceci parce que les profileurs criminels pourraient faire confiance en "l’information de base, c’est-à-dire les données sur les caractéristiques de criminels qui commettent certains crimes, et qui sont déjà disponibles à quiconque voulant les consulter. Par exemple, environ 90% des tueurs en série sont des hommes et environ 75% sont blancs [13]. Ainsi, nul besoin d’être un profileur entrainé pour deviner qu’une personne responsable de plusieurs meurtres est probablement un homme blanc ; celui qui fait cette prédiction tombera juste dans les deux tiers des cas, en faisant simplement confiance aux bases de données.

Nous pouvons tirer certaines informations de base même sans consulter les recherches précédentes. Par exemple, nul besoin d’être un profileur expérimenté pour comprendre qu’un homme qui a brutalement tué sa femme et ses trois enfants en les poignardant plusieurs fois a probablement "de sérieux problèmes pour contrôler son humeur."

Un meilleur test pour savoir si le profilage criminel marche est d’opposer des profileurs professionnels à des individus non entrainés. Après tout, le profilage est supposé être une technique qui exige un entrainement spécial. Quand on met à l’épreuve le profilage criminel dans ce genre de tests plus rigoureux, les résultats ne sont décidément pas impressionnants. Dans la plupart des études, les profileurs professionnels font rarement mieux que les personnes non expertes pour ce qui est d’inférer les traits de personnalité de meurtriers réels à partir des détails de leurs crimes [14]. Dans une étude, des détectives spécialisés dans les homicides, avec une grande expérience des enquêtes criminelles, et des officiers de police ont produit moins de profils précis d’un meurtrier que ne l’ont fait des spécialistes en chimie [15].


Références et notes :

[1] Rethinking probative value of evidence : Base rates, intuitive profiling and the postdiction of behavior. Davis & Follette. Law and Human Behavior. 26. 133-158. 2002

[2] Criminal profiling : developping an effective science and practice. Hick & Sales, American Psychological Association. 2006

[3] Criminal profiling from crime scene analysis. Douglas, Ressler, Burgess & Hartman, Behavioral Sciences and the Law, 4, 401-421. 1986

[4] Criminal profiling : Granfalloons and gobbledygookSnook, Gendreau, Bennell & Taylor, Skeptic, 14, 36-41. 2008

[5] Tarot’s cards message is a killer cry fort respect, experts say. Davis & Morello, The Washington Post, Oct. 2002

[6] Retracing a trail : the sniper suspects. Kleinfeld & Goode, New York Times, Oct. 2002

[7] The haunt for a sniper : The profiling ; a frenzy of speculation was wide of the mark. Gettleman, New York Times, Oct. 2002

[8] Retracing a trail:The sniper suspects. New York Times Kleinfeld & Goode, Oct. 2002

[9] Criminal profiling : real science or just wishfull thinking ? Homicide Studies. Muller, 4, 234-264, 2000

[10] Perceptions of the validity and utility of criminal profiling among forensic psychologists and psychiatrists. Torres, Boccaccini & Miller, Professional psychology, Research and Practice, 37, 51-58. 2006

[11] The effectiveness of psychological profiles. Journal of Police and Criminal Psychology, Trager & Brewster, 16, 20-25. 2001

[12] Criminal profiling, principles and practice Kocsis, Humana Press, 2006

[13] The will to kill. Fox & Levin, Boston : Allyn & Bacon . 2001

[14] Psychological aspects of crime scene profiling Homant & Kennedy, Criminal Justice and Behavior 25, 319-343, 1998

[15] Investigative experience and accuracy in psychological profiling of a violent crime Kocsis, Hayes & Irwin, Journal of Interpersonal Violence, 17, 811-823, 2001

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