Accueil du site > Science > Les violonistes ne font pas la différence entre un Stradivarius et un autre (...)

Les violonistes ne font pas la différence entre un Stradivarius et un autre violon

Le 13 janvier 2012

Les violons Italiens anciens, comme ceux fabriqués par Antonio Stradivari ou Giuseppe Guarneri "del Gesu", peuvent atteindre des millions d’euros. De nombreux violonistes croient vraiment que ces instruments sont meilleurs que les violons modernes, et plusieurs scientifiques ont essayé de comprendre pourquoi. Certains suspectaient l’intense et exceptionnelle densité du bois utilisé pour les fabriquer, provenant des épicéas des Alpes qui ont poussé pendant l’ère glaciaire. D’autres pointent du doigt le vernis ou les éléments chimiques que Stradivari utilisait pour traiter le bois [1].

Mais Claudia Fritz (une scientifique qui étudie l’acoustique des instruments) et Joseph Curtin (un fabricant de violons) pourraient avoir découvert le véritable secret du son des Stradivarius : qu’il n’y en pas [2] !

Le duo a demandé à des violonistes professionnels de jouer avec des nouveaux violons, et des anciens de Stradivari et Guarneri. Ils n’ont pas pu pas dire quelle était la différence entre les deux groupes. L’un des violons modernes a même été élu comme l’instrument préféré des musiciens.

Depuis le début du 19° siècle, de nombreux tests ont interrogé la prétendue supériorité des anciens violons Italiens. Encore et encore, les auditeurs n’avaient pas réussi à distinguer entre le son des anciens et des nouveaux instruments. Mais les critiques ont été rapides pour trouver les défauts de ces études. Dans la plupart des cas, les auditeurs n’étaient pas des experts, et les interprètes et les chercheurs savaient de quel violon ils jouaient (un ancien ou pas), un défaut qui pouvait avoir biaisé les résultats.

En outre, personne n’avait testé si les violonistes eux-mêmes pouvaient réellement saisir le son supposé distinct d’un Stradivarius. La sagesse populaire affirmait qu’ils le pouvaient, mais Fritz et Curtin ont montré que ce n’était pas vrai. "De nombreuses personnes étaient convaincues que du moment que vous jouez d’un violon ancien, vous pouvez sentir qu’il est ancien, qu’il a beaucoup été joué et qu’il a une qualité de son spéciale" dit Fritz. "Les gens qui ont pris part à l’expérience déclaraient que c’était l’expérience de leur vie quand on leur a délivré les résultats. Ils étaient pleinement convaincus qu’ils pouvaient reconnaître la différence, mais ils en ont été incapables".

Pendant le 8° Concours International de Violon d’Indianapolis - l’un des concours les plus importants dans le monde - Fritz et Curtin ont persuadé six violonistes de prêter leurs instruments. Trois des violons étaient neufs, un avait été récemment fabriqué. Les trois autres avaient derrière eux une illustre histoire longue de plusieurs siècles. Deux avaient été fabriqués par Stradivari, et l’autre par Guarneri. L’un des Stradivari, noté "O1", appartenait à une institution, et n’est prêté qu’aux meilleurs violonistes. Tous les trois ont participé à des concerts et des enregistrements, joués par des violonistes célèbres. Leur valeur totale cumulée s’élevait à environ 10 millions de dollars US, une centaine de fois plus chers que les trois modernes.

Fritz et Curtin ont demandé à 21 violonistes professionnels de jouer des six violons. Ils avaient tous une expérience de 15 à 61 ans, et certains d’entre eux étaient même impliqués dans le concours en tant que compétiteurs et juges. Ils ont joué des instruments dans une pièce d’hôtel faiblement éclairée, choisie pour son acoustique relativement sèche.

Le test était un véritable test en double-aveugle, car ni les joueurs, ni les personnes qui leur ont donné les violons ne pouvaient savoir de quel instrument il s’agissait. La pièce était faiblement éclairée. Les joueurs portaient des lunettes et ne voyaient donc pas correctement. Les instruments avaient des petits morceaux de parfum sur les mentonnières qui bloquaient toute odeur distinctive. Et même si les chercheurs connaissaient l’identité des six violons, ils ont fait passer les violons aux musiciens via d’autres chercheurs qui, eux, étaient aveuglés par des écrans, et portaient leurs propres lunettes, presque dans le noir.

On a d’abord donné aux violonistes une paire de violons au hasard. Ils ont joué de chaque instrument pendant une minute, et ont indiqué celui qu’ils préféraient. Sans qu’ils le sachent, chaque paire était constituée d’un ancien violon et d’un nouveau. Pour la plupart, il n’y avait aucun violon qui sortait du lot, les musiciens préféraient un instrument moderne aussi souvent qu’un plus vieux. Il y a eu cependant une exception : O1, le Stradivarius avec la plus ancienne et illustre histoire a été beaucoup moins souvent choisi que chacun des trois nouveaux violons.

Puis, Fritz et Curtin ont donné aux recrues une tâche plus naturelle. Ils leur ont montré les six violons, rangés dans un ordre aléatoire sur un lit. Ils avaient 20 minutes pour jouer de n’importe quel violon et choisir celui qu’ils aimeraient rapporter à la maison. Ils ont aussi sélectionné le meilleur et le pire instrument sur quatre qualités : la gamme de couleurs, la structure, la jouabilité et la réaction.

Cette fois-ci, un favori a clairement émergé. Les musiciens ont choisi l’un des trois violons modernes comme l’instrument qu’ils emporteraient chez eux, et il atteignait le haut du classement pour les quatre qualités. Comme auparavant, O1 a obtenu les rejets les plus sévères. Globalement, seulement 38% des musiciens (8 sur 21) ont choisi un vieux violon, et la plupart ne pouvait pas dire si leur instrument était un vieux ou un neuf. Comme les chercheurs l’ont écrit, cela est un formidable contre-exemple à la sagesse populaire.

Maintenant, le plaisir de détenir un Stradivarius peut venir d’autre chose que du son qu’il produit. Comme notamment de savoir que c’est un Stradivarius. Que c’est un bel instrument, fort élégamment fait et qui porte un nom gage de sérieux ou plusieurs siècles d’histoire.

Les études de ce genre sont utiles en ce qu’elles mettent à mal certains mythes, et peuvent aussi rehausser la crédibilité et la qualité des violons modernes, sans pour autant réduire le désir pour les plus anciens. Des études en double-aveugle du même genre ont aussi été réalisées sur le vin, avec des conclusions similaires.


Références et notes :

[1] Why do Stradivari’s violins sound sublime ? New Scientist, Paul Marks, Nov. 2006.

[2] Fritz, Curtin, Poitevineau, Morrel-Samuels & Tao. Player preferences among new and old violins. PNAS. 2011.

Ces articles pourraient aussi vous intéresser :

| | | Fil RSS | Contacts | Plan du Site | © 2019 - Charlatans.info |