Accueil du site > Nouvelles > Pourquoi nos cerveaux ne saisissent-ils pas intuitivement les probabilités (...)

Pourquoi nos cerveaux ne saisissent-ils pas intuitivement les probabilités ?

Le 4 septembre 2008

Michael Shermer

Vous est-il déjà arrivé de penser à appeler un de vos amis, et que ce dernier vous appelle juste à ce moment ? Quelles sont les chances que cela se produise ? Pas très élevées sans doute, mais la somme de toutes les probabilités est égale à un. En prenant suffisamment d’opportunités, les anomalies périphériques, même celles ressemblant à des miracles, se produiront occasionnellement.

Définissons un miracle comme étant un événement ayant une chance sur un million de se produire (intuitivement, cela semble suffisamment rare pour gagner le titre). Assignons à un bit par seconde le flux de données que nos sens perçoivent dans une journée et supposons que nous restons éveillés 12 heures par jour. Nous absorbons donc 43 200 bits de données par jour, ou 1 296 millions par mois. Même en supposant que 99.999% de ces bits sont sans aucune signification (que nous filtrons ou oublions entièrement), il nous reste 1,3 "miracles" par mois, ou 15,5 miracles par an.

Grâce à notre biais de confirmation, par lequel nous ne gardons ou ne cherchons que les preuves qui confirment ce que nous croyons déjà (ou voulons croire), et ignorons ou minimisons les preuves contradictoires, nous ne nous souvenons que de ces quelques coïncidences étonnantes et oublions le vaste océan des données sans aucune signification.

Nous pouvons employer un calcul identique pour expliquer les rêves prémonitoires de décès. Les individus font en moyenne cinq rêves par nuit, ou 1825 rêves par an. Si nous nous souvenons de seulement 10% de nos rêves, nous n’en gardons en mémoire que 182.5. Il y a 60 millions d’habitants en France, qui réalisent 10,9 milliards de rêves par an. Les sociologues nous disent que chacun d’entre nous connaissons environ 150 personnes relativement bien, ce qui produit un réseau social de 9 milliards de connexions personnelles. Avec un taux de décès annuel de 516000 français par an, il est inévitable que certains des 10,9 milliards de rêves que nous retenons rejoignent les 516000 décès annuels sur les 60 millions de français avec leurs 9 milliards de connexions sociales. En fait, ce serait plutôt un miracle qu’il n’y ait aucun rêve prémonitoire de décès d’une personne connue.

Ces exemples montrent la puissance de la pensée probabiliste pour passer outre notre sens intuitif des chiffres, qu’on pourrait nommer la "capacité de calcul populaire". La capacité de calcul populaire est notre tendance naturelle à ne pas percevoir et à ne pas calculer correctement les probabilités, à penser de façon anecdotique au lieu de penser statistiquement, et à se focaliser sur les tendances à court terme ou les événements peu nombreux, et à ne se souvenir que de ceux-là.

Nous remarquons les quelques jours froids et ignorons la tendance de réchauffement global à long terme. Nous notons avec consternation le brusque retournement de l’immobilier ou des marchés boursiers, en oubliant la tendance haussière des cinquante dernières années. Les lignes de tendance en dents de scie sont un exemple de capacité de calcul populaire : nos sens sont trompés pour se focaliser sur chaque pic ou chaque creux, alors que la direction générale de la lame nous reste invisible.

La raison pour laquelle nos intuitions populaires sont si souvent fausses vient de ce que nous avons évolué dans ce que le biologiste Richard Dawkins appelle le "monde du milieu". Un pays à mi-chemin entre le court et le long, le petit et le gros, le lent et le rapide, le jeune et le vieux. Dans ce monde du milieu de l’espace, nos sens ont évolué pour percevoir des objets de taille moyenne, se situant entre le grain de sable et les montagnes. Nous ne sommes pas équipés pour percevoir les atomes ou les germes à un bout de l’échelle, ni les galaxies ou l’Univers en expansion à l’autre bout.

Dans le monde du milieu de la vitesse, nous pouvons détecter des objets se déplaçant en marchant ou en roulant, mais la vitesse de mouvement des continents (et des glaciers) nous est imperceptible tout autant que la vitesse de la lumière. L’échelle de temps de notre monde du milieu va du "maintenant" psychologique de trois secondes de durée (selon le psychologue Stephen Pinker de l’Université de Harvard) aux quelques décennies de la durée de vie de l’homme, très éloignée de celle des temps géologiques ou de celle nous permettant d’être les témoins de l’évolution humaine, ou encore des changements environnementaux. Notre capacité de calcul populaire, dans notre monde du milieu, nous conduit à ne faire attention, et à ne nous souvenir, que des événements et tendances à court terme, des coïncidences et des anecdotes personnelles.

- Coïncidences : Nos représentations du hasard. Gérald Bronner.
-  Le hasard au quotidien. Coïncidences,... José Rose.


Références et notes :

Ces articles pourraient aussi vous intéresser :

| | | Fil RSS | Contacts | Plan du Site | © 2019 - Charlatans.info |