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la nutrigénomique

Le 3 janvier 2013

Le charlatanisme en médecine prend plusieurs formes : le recours à la pseudoscience, à la fraude et au mysticisme sont quelques exemples. Mais sans doute que la forme la plus insidieuse dans cette pratique est le recours à des domaines en science médicale qui semblent prometteurs, pour faire la promotion de traitements qui sont encore bien loin d’arriver à l’étape de l’application publique. Les nouveaux traitements, et surtout les nouvelles approches de traitement en médecine, prennent souvent des décennies avant d’en arriver au stade où il y a suffisamment de preuves cliniques de leur efficacité et sécurité pour qu’ils puissent être proposés et appliqués dans une pratique clinique quotidienne.

Un exemple de promotion prématurée d’un traitement médical scientifique, par ailleurs légitime, se retrouve avec les nombreuses cliniques douteuses de cellules souches contre les maladies les plus graves. La science des cellules souches existe, mais la recherche repose principalement sur des études basiques sur des animaux, les essais cliniques sur les êtres humains en sont à leurs balbutiements.

Une autre approche qui est prématurément promue par certains vendeurs trop pressés est la nutrigénomique. Les affirmations concernant la nutrigénomique sont qu’en analysant les gènes d’un individu, il serait possible de mettre en place un régime personnalisé de nutriments spécifiques dans le but d’aider les gènes de cet individu à fonctionner de façon optimale. L’un de ces sites n’hésite pas à déclarer :

La nutrigénomique cherche à dévoiler les mystères médicaux en fournissant un traitement personnalisé basé sur la génétique. Malgré tout, cela prendra des décennies pour confirmer ce que nous avons déjà compris : que replacer des éléments nutritifs spécifiques et/ou des éléments chimiques dans des voies déjà existantes permet une expression des gènes plus efficace, particulièrement pour ce qui est des vulnérabilités et mutations génétiques.

La phrase clé ici est "cela prendra des décennies pour confirmer ce que nous avons déjà compris". C’est l’essence même de la pseudoscience : utiliser la science pour confirmer ce que quelqu’un "saurait" déjà. Mais on n’utilise pas la science pour "confirmer" mais pour déterminer si une hypothèse est vraie ou fausse.

Comme pour ce qui est du charlatanisme des cellules souches, l’idée (d’étudier les gènes d’un individu pour personnaliser une thérapie) n’est pas de la pseudoscience en soi. C’est en fait un domaine de recherche légitime. Nous utilisons déjà l’analyse génétique pour diagnostiquer certaines maladies, et pour cibler une chimiothérapie. Nous commençons à pouvoir identifier les gènes spécifiques qui affectent la façon dont les différents individus métabolisent et réagissent à des médicaments précis. Bien que les gènes ne soient pas obligatoirement une fatalité, ils exercent une puissante influence sur notre santé. Ils représentent déjà une part importante de la médecine scientifique.

En outre, comme l’analyse génétique devient de plus en plus rapide et moins chère, il y a un potentiel croissant dans son utilisation comme partie de l’analyse et évaluation médicale de routine afin d’identifier les susceptibilités, les traitements préventifs ciblés, d’ajuster les comportements pour les cibles à risque et pour guider une thérapie. Cependant, tout comme les traitements aux cellules souches, la connaissance actuelle concernant les prédispositions génétiques n’en est qu’à ses balbutiements. Ce qui est bien établi est déjà inclus dans la pratique médicale. Le reste n’est encore qu’un sujet de recherche, mais pas de pratique courante.

Cela créé cependant une opportunité pour l’exploitation, en utilisant les limites de la recherche actuelle pour faire des déclarations cliniques qui sont prématurées de plusieurs années, sinon plusieurs décennies, en prétendant posséder une connaissance qui n’existe tout simplement pas. Ce type de pseudoscience médicale est aussi la manifestation d’une tactique fort courante chez les praticiens douteux : faire reposer des déclarations cliniques basiques sur de la recherche scientifique préclinique. Ceci est particulièrement insidieux et difficile à cerner ou à évaluer pour les non experts (qui sont évidemment les cibles de ce marketing pseudoscientifique).

Une analyse de 2012 du domaine de la nutrigénomique [1] déclare :

"Il semble cependant très stimulant de pouvoir définir la sensibilité d’un individu aux régimes alimentaires complexes à partir des variantes génétiques habituelles. En outre, il n’y a qu’une compréhension limitée de ce qui constitue une réaction optimale, parce qu’il nous manque les biomarqueurs et signatures essentiels de la santé."

En d’autres termes, les relations entre la nutrition et la santé personnelle sont complexes et nous ne possédons pas la connaissance scientifique pour l’appliquer dans la pratique. L’article conclut que, quoique prometteur, ce domaine n’est pas prêt pour pouvoir être mis sur le marché.

L’une des manières d’étudier le sujet de la nutrigénomique est de passer des données de la nutrition reposant sur une population vers des données individuelles ou personnalisées (plus précisément le profil génétique). Le conseil de promotion de la santé repose actuellement largement sur des données issues d’une population, ce qui est statistiquement possible de se passer concernant les facteurs de risque et les résultats en termes de maladies. La recherche en nutrigénomique vise à ajuster ce conseil (pas à le remplacer) avec un niveau supplémentaire de détails ciblés vers la génétique de l’individu.

L’application pourrait prendre la forme d’une analyse de sang pour tester des variantes génétiques spécifiques. Si vous possédez un de ces allèles spécifiques, alors cela pourrait prédire un besoin plus important d’une vitamine, ou cela pourrait indiquer si vous tirerez profit ou non d’une intervention précise, comme de réduire les triglycérides. De cette façon, vous pourrez concentrer vos efforts sur ces facteurs qui aideront réellement.

C’est une approche intéressante, mais nous ne savons pas encore si ce type de données produira des résultats utiles.

Une analyse de 2010 par le Groupe de Travail de l’Evaluation des Applications Génomiques dans la Pratique et la Prévention (EGAPP) [2], au sujet de la prévention des maladies cardiovasculaires a conclu :

Le Groupe de Travail de l’Evaluation des Applications Génomiques dans la Pratique et la Prévention n’a pas trouvé suffisamment de preuves pour recommander de tester les variantes génétiques 9p21 ni les 57 autres variantes des 28 gènes afin d’évaluer le risque de maladie cardiovasculaire dans la population générale, précisément les maladies de coeur et les attaques. Le Groupe a trouvé que la magnitude de bénéfice net sur la santé provenant de l’utilisation de tous ces tests seuls ou en association était négligeable. Le Groupe décourage l’utilisation clinique jusqu’à ce que plus de preuves viennent confirmer de meilleurs résultats cliniques. À partir des éléments de preuve disponibles, la certitude globale d’un bénéfice pour la santé est considérée comme ’faible’".

Il y a beaucoup de recherche scientifique fondamentale en cours (dans des tubes à essai ou des assiettes de pétri), qui pose la question de savoir comment fonctionne le corps et comment il est affecté par tous les facteurs imaginables. Il y a aussi de la recherche clinique qui cherche à appliquer cette connaissance dans des interventions médicales précises. La biologie est cependant horriblement complexe, et il est donc extrêmement difficile d’extrapoler à partir de la connaissance scientifique fondamentale vers des effets cliniques réels.

La plupart des hypothèses qui proviennent de la recherche scientifique fondamentale s’avèrent être fausses. Parfois, les hypothèses sont même à l’opposé de ce qu’on avait prédit, les interventions causent plus de mal que de bien. La seule façon de le savoir est de diriger des recherches cliniques rigoureuses pour mesurer les effets réels (bons ou mauvais) d’une intervention précise sur une population spécifique.

Ce que ce groupe de travail dit, c’est que des chercheurs ont identifié des types génétiques spécifiques qui affectent effectivement le métabolisme, et que des facteurs nutritionnels peuvent influencer l’expression des gènes, mais que les données génétiques existantes ne montrent pas d’effet clinique significatif. C’est souvent ce qui condamne des recherches médicales pourtant très prometteuses, la science est correcte et indique qu’une intervention donnée pourrait avoir un bénéfice spécifique, mais à la fin, la magnitude de l’effet clinique est infime, trop petit pour valoir la peine de se donner tout ce mal.


Références et notes :

[1] Personalised nutrition : ready for practice ? Proceedings of the Nutrition Society.

[2] Recommendations from the EGAPP Working Group : genomic profiling to assess cardiovascular risk to improve cardiovascular health. Genet Med. 2010 Dec ;12(12):839-43. doi : 10.1097/GIM.0b013e3181f872c0.

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