La manipulation crânienne

Dr. William T. Jarvis du NCAHF

L'ostéopathie crânienne - également connue sous le nom de thérapie crânio-sacrée - fut développée par William G. Sutherland qui publia le premier article à ce sujet au début des années 1930. Cranio se référant à la tête et sacré à la base de l'épine dorsale. Le "système crânio-sacré" comprend la moelle épinière, le liquide cérébro-spinal, les méninges, les os du crâne et l'épine dorsale. Ses partisans affirment :

  • Que le cerveau humain produit des mouvements rythmiques à une cadence de 10 à 14 cycles par minute, une périodicité sans rapport avec la respiration et le pouls
  • Que des petites pulsations crâniennes peuvent être ressenties du bout des doigts
  • Que des perturbations dans le flux normal du fluide cérébro-spinal sont généralement cause de maladie
  • Que libérer ces restrictions permet au corps de retourner à la normale. Ceci est possible en effectuant une pression sur le crâne du bout des doigts (la pression en question est un petit coup ferme, sans douleur et précis sur le côté de la tête)

De nos jours, le partisan le plus célèbre outre-Atlantique de cette thérapie est John Upledger, fondateur de l'Institut Upledger de Floride. Il a publié plusieurs articles sur le sujet, bien que son travail ne soit pas reconnu comme valable par la communauté scientifique. La critique la plus importante fut publiée en 1999 par le British Columbia Office of Health Technology Assessment, qui conclut en disant que la théorie restait invalide et que les praticiens étaient incapables de mesurer d'une manière crédible et fiable les modifications qu'ils déclaraient apporter.


L'usage dentaire

Viola Frymann fut le promoteur de l'ostéopathie crânienne auprès des dentistes, la thérapie manipulatoire crânienne est maintenant pratiquée par un petit nombre de dentistes holistiques. Suivant en cela une formation continue donnée par le Dr Frymann, un de ses disciples, Stanley M. Sokolow, chirurgien dentiste, a écrit une lettre décrivant les cours, qui fut publiée dans le bulletin de la Société Dentaire du Comté de Santa Clara. La lettre du Dr Sokolow fournit à la fois un aperçu et une critique de l'ostéopathie crânienne :

"Je reviens juste de la formation continue du Dr Viola Frymann. Ceux d'entre vous qui étaient présents se souviendront que je fut l'orthodontiste qui a posé le plus de questions gênantes. Je voudrais que vous et les autres membres de notre Société sachiez que je suis déçu par l'attitude de presque tout le monde en ce moment. En nous donnant l'autorisation de pratiquer, le public nous fait confiance dans le but d'appliquer notre savoir au traitement de leurs problèmes dentaires. Ceci implique que nous devions examiner d'une manière critique les idées nouvelles, décider s'il existe des preuves rationnelles les validant, rejeter tout charlatanisme et appliquer la science qui en ressort.

Mais j'ai observé que trop d'entre vous ont accepté et n'ont pas cherché à contrecarrer les déclarations non prouvées et illogiques du Dr Frymann, j'en suis choqué. Ceux qui ont accepté effectivement ses arguments devraient commencer par lire un livre d'épistémologie et de philosophie des sciences pour ainsi repenser leur logique. Pour ceux qui n'ont pas encore entendu parler du Dr Frymann et de son terrain de prédilection, l'ostéopathie crânienne, voici quelques uns de ces principes dont il est normal de douter :

  1. Le cerveau humain produit des mouvements rythmiques à une cadence de 10 à 14 cycles par minute, une périodicité sans rapport avec la respiration et le pouls
  2. La neurophysiologie scientifique, avec tous ces instruments les plus modernes, n'a jamais observé ces rythmes fondamentaux, et pourtant les ostéopathes crâniens seraient capables, d'après eux, de sentir les petites pulsations avec le bout de leurs doigts. Cependant ils ne peuvent pas en expliquer la cause.

  3. Ainsi le cerveau fait bouger les os du crâne d'une manière rythmique. Ces mouvements pour la plupart sont de l'ordre de 0,0125 à 0,025 millimètre, mais les ostéopathes crâniens n'ont pas besoin de les mesurer ou de les enregistrer parce que leurs doigts habiles et entraînés sont plus sensibles que n'importe quel instrument que l'homme ait pu concevoir
  4. Lorsque j'ai déclaré que toutes sciences se doivent de mesurer et qu'il existe des instruments de mesure autrement plus précis que les sens humains, beaucoup dans l'audience vinrent au secours du Dr Frymann

  5. Les contraintes par les points de sutures, qui perturbent les pulsations normales, sont une cause de maladie, de difformité et de disfonctionnement. La manipulation des os du crâne par les mains expertes d'un ostéopathe peut "libérer" de ces contraintes et permettre au corps de retrouver un état normal.
  6. Son unique preuve est anecdotique : des comptes-rendus de cas isolés, aucune mesure de prétraitement et de post-traitement, aucune statistique ni groupe de contrôle

  7. Les appareils orthodontiques conventionnels "relient" chaque moitié du maxillaire supérieur ensemble, restreignant ainsi le mouvements des os crâniens et causant des disfonctionnements innombrables, comprenant une détérioration de la vue. Il est donc recommandé de les enlever.
  8. Bien entendu elle n'a aucune preuve de ces "blocages"

L'acceptation de ces conjectures comme des faits, sans débat ni réfutation, est une grave erreur professionnelle. Même lorsqu'on le lui demandait, le Dr Frymann était incapable de produire des preuves scientifiques dans le but d'appuyer ses dires. L'ostéopathie crânienne, tout comme la kinésiologie appliquée, a obtenu un certain degré d'honorabilité qu'elle ne mérite pas au sein des dentistes. Ceux qui croient le font telle une ferveur religieuse. Mais il faut le reconnaître pour ce qu'elle est : de la foi, de la guérison par la prière mais surtout pas de la science médicale."

En 1992 et en 2000, l'Osteopathic Medical Board de Californie plaça Frymann sous surveillance après qu'elle ait mis en danger la vie de deux bébés qu'elle traita par manipulation crânienne au lieu d'un traitement médical approprié.


L'usage chiropratique

La thérapie manipulatoire crânienne est aussi pratiquée par un petit nombre de chiropracteurs. Ils nomment leur version craniothérapie, bien que les mécanismes soient les mêmes en ce qui concerne les intentions pratiques. Les ostéopathes rendent W.G. Sutherland à l'origine de la théorie et de l'application de la technique. Il la présenta lors d'une réunion de l'Association Ostéopathe Américaine en 1932. Les chiropracteurs quant à eux créditent Nephi Cottam de la découverte et du développement de la technique dans les années 1920. Son fils Calvin Cottam reconnut que l'ostéopathie crânienne et la craniopathie chiropratique étaient pour l'essentiel identiques, mais affirmait que le premier séminaire professionnel de son père sur le sujet datait du 27 janvier 1929 et que celui de Sutherland eut lieu 8 mois plus tard. Les journaux chiropratiques publient des articles au sujet de la craniopathie mais ne donnent aucune information scientifique. La craniopathie a été rebaptisée technique sacro-occipitale par le chiropracteur DeJarnette qui s'associa avec Sutherland dans les années 1920.

Un chiropracteur de New-York, Ferreri, développa une version de la thérapie manipulatoire crânienne qu'il appela "technique organisationnelle neurale", pour paraît-il traiter la dyslexie, différentes difficultés d'apprentissage, l'incontinence nocturne, les cauchemars, la scoliose, le syndrome du Dr Down (trisomie), la paralysie cérébrale, le daltonisme et autres problèmes. Selon Ferreri, les os du crâne bougent avec la respiration à travers tout un réseau compliqué de tissus conjonctifs. Il émit une théorie comme quoi la dyslexie est causée par un mouvement défectueux de trois des quatre mouvements de l'os sphénoïde du centre du crâne, et donc finalement des os temporaux. Les difficultés d'apprentissage, disait-il, impliquent seulement deux mouvements du sphénoïde mais aucun problème de l'os temporel. Selon lui un mauvais alignement des os du crâne peut causer comme un "blocage oculaire" rendant difficile la lecture. Il rend un "déséquilibre" responsable des problèmes dans les "réflexes cloacaux" localisés dans le bassin qui auraient une relation avec le système visuel. Sa technique repose sur les procédures, tout aussi invalides, de la kinésiologie appliquée, pour tenter de persuader les gens qu'une réelle amélioration a lieu.

Malgré une totale absence de preuves scientifiques et un manque de confirmations de la part d'organisations reconnues traitant des difficultés d'apprentissage, Ferreri réussit à convaincre un psychologue scolaire, Roy Krause, que sa méthode était une promesse d'espoir pour les enfants en difficultés scolaires. Krause convainquit le conseil d'établissement de son district de permettre à Ferreri de mettre en place un projet de recherche dans lequel des chiropracteurs manipuleraient le crâne des enfants dans le but de les délivrer de leurs problèmes scolaires. Au lieu de se concentrer sur un seul type de problème, les enfants auraient toutes sortes de désordres. La méthode consistait en un blocage de la tête tout en effectuant une pression sur le haut de leur bouche dans l'espoir de provoquer un petit craquement.

On effectuait également une pression des pouces dans les orbites des yeux des enfants. Les parents étaient assurés que la méthode ne sera que momentanément et temporairement cause de malaise lorsqu'ils signaient leur accord. Il en fut en fait autrement. Un des parents, resté pour aider à tenir son fils pendant la thérapie, témoigna que les chiropracteurs appuyaient si fort sur le crâne et le haut de la bouche de son fils qu'ils seraient entrés en transpiration et tremblaient fortement. Les enfants avaient si mal que ceux qui n'avaient jamais eu de crises en avaient dorénavant, l'état de ceux qui étaient déjà atteints de crise avant n'avait fait qu'empirer. Les parents portèrent l'affaire devant les tribunaux et Ferreri fut condamné à 565.000 $ de dommages et intérêts.

Cette expérience, à Del Norte, méritait d'être relatée ici car c'est un exemple typique de ce qu'une procédure pseudo-scientifique qui semble pourtant convaincante au premier abord, peut se révéler n'être que stupidité (voire dangereuse) lorsque des témoignages enregistrés, vérifiables, objectifs et véridiques existent. Malheureusement, la plupart du temps, la réputation d'une pseudoscience ne repose que sur des expériences personnelles illusoires et il n'existe en général aucune étude méthodique de faite pour le vérifier. Ce ne fut pas le cas à Del Norte et le résultat est là, scandaleux.


Conclusion

Le terme de "thérapie manipulatoire crânienne" couvre plus qu'une simple théorie ou application. Bien que l'ostéopathie crânienne puisse revendiquer quelques recherches basiques, cela ne suffit pas pour en faire une vraie technique scientifique. Les applications chiropratiques sont très pauvres en recherches substantielles. Il n'existe aucune preuve comme quoi elles sont sans danger et efficaces dans des conditions spécifiques et parce qu'elles impliquent un contact physique intense avec le praticien, et une attente forte aussi bien de la part du thérapeute que du patient, nous retrouvons ici tous les ingrédients de la thérapie suggestive. C'est ce que le NCAHF (National Council Against Health Fraud) Américain fit remarquer à des praticiens qui utilisaient les pressions du crâne comme méthode de conditionnement. Les techniques manuelles semblent avoir une capacité spéciale à tromper à la fois les praticiens et les patients.

Il faut bien évidemment aussi prendre en compte la nature des conditions du traitement, lors de problèmes de comportement, le fait de recourir à une approche nouvelle peut changer beaucoup de choses. Lorsque l'attention est détournée de ce qui ne va pas vers un effort pour améliorer la situation, il peut se passer des choses bénéfiques. Si une amélioration est notée, le client est prêt à accepter l'explication offerte comme sur un plateau. Mais y a-t-il eu réellement une amélioration ? Cela va-t-il durer ? Les gens donnent souvent des témoignages d'une nouvelle méthode pendant la période émotionnelle suivant immédiatement où cela va mieux, au lieu d'attendre un peu pour pouvoir juger des effets à long terme, ceux qui en fait comptent vraiment.


A visiter :
- Ostéopathie et chiropraxie.
- L'ostéopathie crânienne en dentisterie
- L'ostéopathie crânienne. Rapport Cortecs, 2015.
- Revue systématique et appréciation critique des preuves scientifiques de la thérapie crânienne (anglais).
- Simultaneous palpation of the craniosacral rate at the head and feet: intrarater and interrater reliability and rate comparisons.
- Craniosacral therapy : is there biology behin the theory ? Patricia Anne Downey
- Cranial osteopathy, delusion or reality ?. Ferre JC, Chevalier C, Lumineau JP, Barbin JY.
- Interexaminer reliability and cranial osteopathy. Ferre JC & al. Review of Alternative Medicine 6(1):23-34, 2002
- Interrater reliability of craniosacral rate measurements and their relationship with subjects' and examiners' heart and respiratory rate measurements. Wirth-Pattullo V, Hayes KW.

Lien original : www.ncahf.org - © Version française : François Grandemange - www.charlatans.info

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