Menteurs, guignols et autres imposteurs

La phrénologie - Histoire d'une pseudoscience La phrénologie
Histoire d'une pseudoscience

Lorsqu'elle est apparue pour la première fois en 1796, la phrénologie, qui est une méthode de diagnostic par l'observation des formes du crâne, faisait partie des dernières avancées dans le domaine de la neurologie. Elle était largement acceptée, et même la bienvenue, par de nombreux neurologues comme un outil de diagnostic puissant. Les phrénologues s'étaient même lancés dans un important débat scientifique concernant le concept central de l'anatomie du cerveau et de son fonctionnement. Lorsque de plus en plus de méthodes scientifiques commencèrent à s'imposer en médecine, et que les secrets du cerveau motivaient de plus en plus de recherches, la phrénologie se marginalisa de plus en plus. Vers la fin du 19° siècle, les derniers vestiges de la phrénologie cédèrent la place à la médecine scientifique et à la neurologie, mais ils n'avaient pas complètement disparu. La phrénologie a survécu jusqu'à nos jours sous la forme d'une pseudoscience classique, avec ses disciples convaincus de son efficacité.

L'histoire de la phrénologie, et l'histoire de ses adeptes modernes, est un classique de l'histoire de la pseudoscience. Pour les scientifiques contemporains et les sceptiques, les déclarations de la phrénologie résonnent comme tout système de croyance étrange. Les croyants déclarent être capables de lire la personnalité d'un individu, leurs forces et leurs faiblesses, leurs désirs et espoirs, en examinant les types de bosses sur leur crâne. L'idée ne semble pas plus ridicule que de traiter une maladie du foie en massant le pied, ou diagnostiquer une maladie de coeur grâce au modèle des couleurs de l'iris. Mais la phrénologie a une origine très différente de la réflexologie ou de l'iridologie.

Pour comprendre la phrénologie, nous devons commencer par le débat central des scientifiques neurologues du 18° et 19° siècle. La question concernait l'organisation du cerveau. Une école croyait que le cerveau était relativement homogène, que le cerveau dans son entier travaillait ensemble pour produire toutes les fonctions mentales et motrices. Une fonction particulière cependant, telle que l'humeur, l'agression, la capacité à contrôler la main droite ou à reconnaître la senteur d'une rose, ne pouvait pas être localisée dans aucune région du cerveau. Essayer d'identifier ce que chaque partie du cerveau faisait était donc inutile.

L'autre école croyait l'exact opposé : que le cerveau était compartimenté. Chaque fonction qui peut être attribuée au cerveau pourrait, disaient-ils, être localisée dans une région particulière du cerveau dédiée à cette seule fonction. Pour cette école, la compréhension du cerveau augmenterait en identifiant quelles fractions sont responsables de quelles fonctions. Cette hypothèse a d'abord été proposée et soutenue en 1796 par un médecin autrichien Franz Joseph Gall (1758 - 1828), comme faisant partie de sa nouvelle théorie de phrénologie (Gall, 1796).

Mais qu'est-ce que cela avait à voir avec les bosses sur le crâne ? Pour le comprendre, nous devons ajouter un autre principe. Gall, et les phrénologues ultérieurs, affirmaient que les régions du cerveau qui correspondaient aux fonctions qu'un individu utilisait beaucoup s'hypertrophiaient (devenaient plus grosses), tandis que les fonctions qui étaient négligées s'atrophiaient. Le cerveau, affirmaient-ils, était semblable à un muscle, les muscles les plus travaillés gonflent, alors que ceux qui ne sont pas utilisés restent petits, voire rétrécissent. Leur vision du cerveau était qu'il avait une surface bosselée et bulbeuse, et un "paysage" unique pour chaque individu, reposant sur leurs forces et faiblesses intellectuelles et neurologiques particulières. Ils affirmaient même que le crâne verrait les parties bosselées du cerveau gonfler encore davantage afin de s'adapter aux tissus du cerveau sous-jacent. Ainsi, en mesurant ces bosses, on pourrait inférer quelles régions du cerveau ont grandit, et donc quelles caractéristiques sont dominantes.

Vers le milieu du 19° siècle, les salons de phrénologues se répandaient. Des machines automatiques de phrénologie verront le jour. Ces machines étaient composées de nombreuses sondes préprogrammées. L'appareil était placé sur la tête tandis que les sondes s'affairaient à explorer en touchant le crâne, et ainsi à fournir une mesure topographique du crâne. La machine calculerait ensuite les caractéristiques du sujet à partir de cette topographie, et en produirait une lecture automatique.

Gall et les phrénologues avaient vu juste lors de leurs débats neurologiques à l'époque. Le cerveau est compartimenté, avec une région ayant une fonction spécifique (Waxman, deGroot, 1995). Cependant, la carte moderne du cerveau ne correspond pas à la carte des phrénologues. La leur reposait plus sur la personnalité, alors que la carte moderne repose sur des fonctions fondamentales telles que la capacité à faire des calculs mathématiques ou à interpréter un langage.

Toutes les autres assertions de la phrénologie sont pourtant fausses. Le cerveau n'est pas du tout un muscle. Il ne s'hypertrophie ou ne s'atrophie pas selon l'utilisation. Le cerveau change bien en l'utilisant (propriété que l'on appelle la plasticité), mais les changements ont lieu à des niveaux microscopiques, et ont un rapport avec la force et la densité des connexions neuronales, et non pas avec les bosses du crâne. Le cerveau est aussi très gélatineux dans sa consistance (Okazaki, 1989). Il s'adapte à la forme du crâne, même en cas de difformité crânienne à cause d'une maladie ou des tenues dans certaines cultures. Le crâne ne s'adapte pas lui-même au cerveau.

Le débat scientifique sous-jacent de la phrénologie s'est étalé sur plus de 100 ans, et a été définitivement réfuté. Les neurosciences modernes dépassent désormais allègrement la connaissance préliminaire sur laquelle reposait la phrénologie, et nos perspectives contemporaines nous permettent de conclure, avec un haut degré de certitude scientifique, que deux des déclarations phares de la phrénologie sont incorrectes, et qu'en fait la phrénologie ne marche pas. Comment est-il donc possible que la croyance dans la phrénologie persiste de nos jours ? Ceux qui sont familiers avec la nature de la pseudoscience connaissent sans doute déjà la réponse.


La phrénologie et le cold reading (lecture à froid)

Lors de leur analyse finale, les phrénologues pratiquants utilisaient, et utilisent toujours, une méthode connue sous le nom de "cold reading" (lecture à froid). Cette méthode est une technique consistant à faire des déclarations générales et assez vagues à quelqu'un concernant sa vie. Lors d'une séance, notamment chez un voyant ou astrologue, certaines informations sont données inconsciemment par le client en retour, précieuses infos que le pseudo médium reprend à son compte afin de préciser chaque thème sur lequel il pense avoir touché sa cible. Si le feedback est bon, la déclaration est de plus en plus précisée (le client oubliant les échecs et ne retenant que les réussites) afin de faire croire au sujet qu'il sait tout de lui. Les résultats sont parfois très impressionnants, mais la technique est fort connue.

Ces "lectures à froid" peuvent aussi être faites selon la méthode statique. Dans ce cas, un ensemble de déclarations pré-sélectionnées concernant le sujet sont choisies. Cela peut être réalisé en faisant un graphique astrologique, une lecture des lignes de la main ou une analyse phrénologique. Les déclarations pré-imprimées, comme pour les déclarations ouvertes de la méthode dynamique, sont suffisamment vagues et universelles pour pouvoir coller à tout le monde et que chacun puisse se les approprier. Des affirmations telles que "Vous aimez être admiré des autres", ou "vous désirez que vos compétences soient reconnues et appréciées à leur juste valeur." sont susceptibles de toucher toute corde sensible chez qui que ce soit.

L'expression la plus avancée de la phrénologie était la machine automatique de phrénologie, appelée "psychographe", développée en 1931 par Henry C. Lavery. Le psychographe faisait automatiquement 32 mesures du crâne du sujet, puis produisait un ensemble de déclarations sélectionnées parmi 160 possibilités, imprimées sur des petits morceaux de bande et produits par la machine. De nos jours les phrénologues réalisent une forme plus dynamique de lecture à froid, en "lisant" directement les bosses du crâne de leur client avec leurs mains, tout en interprétant activement les résultats, ceci grâce au processus de retour et d'affinement.

Il est intéressant de voir comment une telle liste élaborée de corrélations (les lignes de la main avec la personnalité, les taches de l'iris avec des maladies) peut voir le jour. Certaines semblent sortir d'on ne sait où. D'autres reposent sur un petit ensemble d'observations non vérifiées mais présentées comme des preuves scientifiques. C'était le cas de la phrénologie. En fait, Gall développa son hypothèse après avoir mesuré les contours des crânes des membres et amis de plusieurs familles. Il croyait avoir détecté certains modèles de bosses et de traits de personnalité chez ces individus, et développa sa théorie de la phrénologie à partir de ces données préliminaires. Il en vint ensuite à développer des graphiques phrénologiques plus élaborés à partir de cette information.

Pendant un moment, les travaux de Gall furent entourés de prestige au sein de l'élite intellectuelle d'Europe, qui commençait à embrasser les idéaux de science et de rationalisme. Son approche, apparemment scientifique, de la personnalité humaine attirait les rationalistes de son époque. Mais dès 1808 la phrénologie commença a être sous les feux de la critique. L'Institut de France réunit un comité de savants, conduit par Cuvier, afin d'étudier la phrénologie, ils conclurent qu'elle n'avait aucune base scientifique (Sabbatini, 1997). Durant les années suivantes les scientifiques furent incapables de reproduire les graphiques phrénologiques de Gall dans des conditions scientifiques rigoureuses, et la phrénologie échoua au principal test qui est celui de la reproductibilité. Si les préceptes de la phrénologie étaient corrects, tout scientifique de n'importe quel laboratoire aurait dû être en mesure de reproduire les graphiques de Gall par une analyse objective des bosses du crâne et de la personnalité. Il s'avère qu'ils ne le pouvaient pas.

Comment, dans ce cas, font les croyants pour défendre leur croyance dans la phrénologie, dans l'astrologie, l'iridologie ou toute autre pseudoscience ? La réponse est souvent simple : "j'ai vu que ça marche". Ils croient avoir vu marcher la méthode qu'ils utilisent, et donc que les principes sous-jacents sont vrais, peu importe qu'ils entrent en contradiction avec ceux de la science. Là où ces croyants se trompent dans leur appréciation est dans le principe de base de tout sceptique selon lequel les gens sont facilement abusés, surtout par eux-mêmes. L'illusion de précision produite par le cold reading ne trompe pas seulement les clients, mais aussi le "lecteur", renforcé par chaque client qui s'émerveille devant la "précision" les lectures.

Ce principe a été amplement expliqué par le psychologue Ray Hyman dans son histoire personnelle (à lire ici) lors de son activité de lecture des lignes de la main. Enfin, l'autre facteur important, participant à cette propension à perpétuer une croyance dans une pseudoscience, est une mauvaise connaissance et compréhension, chez nos concitoyens, des processus et principes de la science.


La phrénologie moderne

Bien que définitivement enterrée en tant que science à la fin du 19° siècle, la phrénologie a survécu jusqu'au 20° siècle, et est toujours présente sous différentes formes.

A la fin du 19° siècle et au début du 20°, les concepts de la phrénologie se sont associés à des idées pseudoscientifiques dans le domaine de la criminologie et de l'évolution qui furent très populaires à l'époque. La craniologie et l'anthropométrie étaient des tentatives pour identifier des progrès évolutionnistes et une tendance criminelle par des mesures physiques du crâne et du visage. Bien entendu, ces mesures ont été utilisées dans le but de confirmer ou de "vérifier" des préjugés sociaux préexistants. Ils ont aussi été adoptés par les nazis dans leur tentative de prouver scientifiquement la supériorité de la race arienne. C'est peut-être cette association historique entre le racisme nazi et ces tentatives de mesures des capacités intellectuelles des gens à travers la morphologie physique, qui à fait que des pseudosciences comme la phrénologie ont été abandonnées.

Une autre manifestation de la phrénologie a été initiée par un belge répondant au nom de Paul Bouts, qui associa la phrénologie avec la typologie (l'analyse du caractère par la morphologie du corps) et la graphologie (analyse du caractère par l'examen de l'écriture). Il appela sa pseudoscience trois-en-un la "psychognomie" et s'en fit l'avocat jusqu'à sa mort en 1999.


Conclusion

De nos jours, la phrénologie reste une curiosité marginale, et a donc peu d'impact sur notre société, ce qui est en phase avec la médiocre valeur scientifique de ses idées. L'histoire de ses origines en tant qu'hypothèse scientifique, de son rejet et son évolution par mutation dans le cadre d'autres pratiques, est intéressante et peut servir de leçon pour les autres pseudosciences populaires (graphologie ou iridologie par exemple), toujours subsistantes de nos jours.


Pour aller plus loin :
- Pseudosciences & postmodernisme Alan Sokal
- La Mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould

A lire aussi :
- Science & pseudoscience
- La pseudoscience
- Le cold reading
- Histoire de la phrénologie

References:
1- Gall, FJ, The Anatomy and Physiology of the Nervous System in General, and of the Brain in Particular. 1796.
2- Sabbatini, RME, Phrenology: the History of Brain Localization.
3- Van den Bossche, Peter, The Loose Foundations of Criticism against Phrenology.
4- Waxman, SG, deGroot J, Correlative Neuroanatomy. Appleton and Lange 1995, pp. 145-149
5- Okazaki H, Fundamental of Neuropathology. Igaku-Shoin, 1989.