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La phrénologie
Histoire d'une pseudoscience

(Suite)

La phrénologie et le cold reading (lecture à froid)

Lors de leur analyse finale, les phrénologues pratiquants utilisaient, et utilisent toujours, une méthode connue sous le nom de "cold reading" (lecture à froid). Cette méthode est une technique consistant à faire des déclarations générales et assez vagues à quelqu'un concernant sa vie. Lors d'une séance, notamment chez un voyant ou astrologue, certaines informations sont données inconsciemment par le client en retour, précieuses infos que le pseudo médium reprend à son compte afin de préciser chaque thème sur lequel il pense avoir touché sa cible. Si le feedback est bon, la déclaration est de plus en plus précisée (le client oubliant les échecs et ne retenant que les réussites) afin de faire croire au sujet qu'il sait tout de lui. Les résultats sont parfois très impressionnants, mais la technique est fort connue.

Ces "lectures à froid" peuvent aussi être faites selon la méthode statique. Dans ce cas, un ensemble de déclarations pré-sélectionnées concernant le sujet sont choisies. Cela peut être réalisé en faisant un graphique astrologique, une lecture des lignes de la main ou une analyse phrénologique. Les déclarations pré-imprimées, comme pour les déclarations ouvertes de la méthode dynamique, sont suffisamment vagues et universelles pour pouvoir coller à tout le monde et que chacun puisse se les approprier. Des affirmations telles que "Vous aimez être admiré des autres", ou "vous désirez que vos compétences soient reconnues et appréciées à leur juste valeur." sont susceptibles de toucher toute corde sensible chez qui que ce soit.

L'expression la plus avancée de la phrénologie était la machine automatique de phrénologie, appelée "psychographe", développée en 1931 par Henry C. Lavery. Le psychographe faisait automatiquement 32 mesures du crâne du sujet, puis produisait un ensemble de déclarations sélectionnées parmi 160 possibilités, imprimées sur des petits morceaux de bande et produits par la machine. De nos jours les phrénologues réalisent une forme plus dynamique de lecture à froid, en "lisant" directement les bosses du crâne de leur client avec leurs mains, tout en interprétant activement les résultats, ceci grâce au processus de retour et d'affinement.

Il est intéressant de voir comment une telle liste élaborée de corrélations (les lignes de la main avec la personnalité, les taches de l'iris avec des maladies) peut voir le jour. Certaines semblent sortir d'on ne sait où. D'autres reposent sur un petit ensemble d'observations non vérifiées mais présentées comme des preuves scientifiques. C'était le cas de la phrénologie. En fait, Gall développa son hypothèse après avoir mesuré les contours des crânes des membres et amis de plusieurs familles. Il croyait avoir détecté certains modèles de bosses et de traits de personnalité chez ces individus, et développa sa théorie de la phrénologie à partir de ces données préliminaires. Il en vint ensuite à développer des graphiques phrénologiques plus élaborés à partir de cette information.

Pendant un moment, les travaux de Gall furent entourés de prestige au sein de l'élite intellectuelle d'Europe, qui commençait à embrasser les idéaux de science et de rationalisme. Son approche, apparemment scientifique, de la personnalité humaine attirait les rationalistes de son époque. Mais dès 1808 la phrénologie commença a être sous les feux de la critique. L'Institut de France réunit un comité de savants, conduit par Cuvier, afin d'étudier la phrénologie, ils conclurent qu'elle n'avait aucune base scientifique (Sabbatini, 1997). Durant les années suivantes les scientifiques furent incapables de reproduire les graphiques phrénologiques de Gall dans des conditions scientifiques rigoureuses, et la phrénologie échoua au principal test qui est celui de la reproductibilité. Si les préceptes de la phrénologie étaient corrects, tout scientifique de n'importe quel laboratoire aurait dû être en mesure de reproduire les graphiques de Gall par une analyse objective des bosses du crâne et de la personnalité. Il s'avère qu'ils ne le pouvaient pas.

Comment, dans ce cas, font les croyants pour défendre leur croyance dans la phrénologie, dans l'astrologie, l'iridologie ou toute autre pseudoscience ? La réponse est souvent simple : "j'ai vu que ça marche". Ils croient avoir vu marcher la méthode qu'ils utilisent, et donc que les principes sous-jacents sont vrais, peu importe qu'ils entrent en contradiction avec ceux de la science. Là où ces croyants se trompent dans leur appréciation est dans le principe de base de tout sceptique selon lequel les gens sont facilement abusés, surtout par eux-mêmes. L'illusion de précision produite par le cold reading ne trompe pas seulement les clients, mais aussi le "lecteur", renforcé par chaque client qui s'émerveille devant la "précision" les lectures.

Ce principe a été amplement expliqué par le psychologue Ray Hyman dans son histoire personnelle (à lire ici) lors de son activité de lecture des lignes de la main. Enfin, l'autre facteur important, participant à cette propension à perpétuer une croyance dans une pseudoscience, est une mauvaise connaissance et compréhension, chez nos concitoyens, des processus et principes de la science.


La phrénologie moderne

Bien que définitivement enterrée en tant que science à la fin du 19° siècle, la phrénologie a survécu jusqu'au 20° siècle, et est toujours présente sous différentes formes.

A la fin du 19° siècle et au début du 20°, les concepts de la phrénologie se sont associés à des idées pseudoscientifiques dans le domaine de la criminologie et de l'évolution qui furent très populaires à l'époque. La craniologie et l'anthropométrie étaient des tentatives pour identifier des progrès évolutionnistes et une tendance criminelle par des mesures physiques du crâne et du visage. Bien entendu, ces mesures ont été utilisées dans le but de confirmer ou de "vérifier" des préjugés sociaux préexistants. Ils ont aussi été adoptés par les nazis dans leur tentative de prouver scientifiquement la supériorité de la race arienne. C'est peut-être cette association historique entre le racisme nazi et ces tentatives de mesures des capacités intellectuelles des gens à travers la morphologie physique, qui à fait que des pseudosciences comme la phrénologie ont été abandonnées.

Une autre manifestation de la phrénologie a été initiée par un belge répondant au nom de Paul Bouts, qui associa la phrénologie avec la typologie (l'analyse du caractère par la morphologie du corps) et la graphologie (analyse du caractère par l'examen de l'écriture). Il appela sa pseudoscience trois-en-un la "psychognomie" et s'en fit l'avocat jusqu'à sa mort en 1999.


Conclusion

De nos jours, la phrénologie reste une curiosité marginale, et a donc peu d'impact sur notre société, ce qui est en phase avec la médiocre valeur scientifique de ses idées. L'histoire de ses origines en tant qu'hypothèse scientifique, de son rejet et son évolution par mutation dans le cadre d'autres pratiques, est intéressante et peut servir de leçon pour les autres pseudosciences populaires (graphologie ou iridologie par exemple), toujours subsistantes de nos jours.


Pour aller plus loin :
- Pseudosciences & postmodernisme. Alan Sokal.
- La Mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould.

A lire aussi :
- Science & pseudoscience.
- La pseudoscience.
- Le cold reading.
- Histoire de la phrénologie.

References:
1- Gall, FJ, The Anatomy and Physiology of the Nervous System in General, and of the Brain in Particular. 1796.
2- Sabbatini, RME, Phrenology: the History of Brain Localization.
3- Van den Bossche, Peter, The Loose Foundations of Criticism against Phrenology.
4- Waxman, SG, deGroot J, Correlative Neuroanatomy. Appleton and Lange 1995, pp. 145-149
5- Okazaki H, Fundamental of Neuropathology. Igaku-Shoin, 1989.