Les poussées dentaires.
Les mythes et les faits

Les poussées dentaires chez les bébés ou les nourrissons est un sujet de préoccupation important pour les parents. Tous les enfants y passent, habituellement vers l'âge de 6 mois, et la liste des signes et des symptômes attribués à l'éruption des premières dents chez les bébés est longue et variée, pour ne pas dire imprécise et même douteuse. Bien que l'arrivée des premières dents soit quelque-chose de tout à fait ordinaire, son histoire est assez intéressante et peut représenter une excuse pour délivrer à son enfant toutes sortes de traitements aussi inutiles qu'inefficaces.


Que se passe-t-il ?

Les premières dents surviennent quand une dent approche de la fin de son voyage dans la cavité orale, voyage qui commence très tôt dans le développement fœtal. La dent sort en traversant la gencive, souvent précédée par une petite masse. Il peut occasionnellement y avoir l'éruption d'un kyste plus gros, et la région peut apparaitre quelque peu bleutée et enflée durant environ 8 jours, avec l'émergence de la dent habituellement le cinquième jour. Le processus total prend environ 2 ans, avec en moyenne une dent qui apparaît chaque mois jusqu'à ce que les 20 dents du bébé soient présentes.


Historique

L'histoire de la percée des dents est un bon exemple de conclusions absurdes qui peuvent résulter d'une approche préscientifique de la maladie, comme il en existe encore de nos jours avec la théorie des humeurs et l'homéopathie. Des philosophes du passé comme Hippocrate attribuaient à la percée des dents tout un ensemble de symptômes mineurs, comme les démangeaisons de la gencive ou des selles molles, et plusieurs de ces symptômes sont toujours d'actualité dans la liste de ce que les parents attribuent à l'arrivée des nouvelles dents. À cause de la mauvaise connaissance de la physiologie humaine de l'époque, les nourrissons étaient considérés comme étant extrêmement vulnérables à tout dérangement de leur système nerveux, et des conséquences plus sérieuses étaient attribuées à l'éruption des nouvelles dents, y compris la mort !

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il n'est pas si difficile de comprendre pourquoi on croyait, il y a quelques milliers d'années, que la poussée dentaire avait pour conséquence des maladies sérieuses voire la mort. À quelle fréquence pousse une dent ? Une fois par mois en moyenne, pendant à peu près deux ans. Ainsi, les gens de l'époque attribuaient-ils souvent les maladies graves et la mort infantile qui frappait leurs enfants à la poussée des dents, pour les mêmes raisons que certaines personnes de nos jours attribuent l'autisme à la vaccination : la coïncidence et l'absence d'une approche systématique et logique des éléments de preuve et d'une évaluation d'un phénomène naturel.

Jusqu'à l'avènement de la médecine scientifique, avec les vaccins par exemple, les enfants mourraient ou souffraient fréquemment de nombreux maux à la même période que leurs dents poussaient. Et bien entendu, la véritable cause de ces affections n'était pas connue. Ainsi était-il largement accepté à cette époque que la poussée dentaire était source de fièvre, de diarrhée, de vomissements, de crise d'épilepsie, de tétanos et de méningite pour n'en citer que quelques-unes, voire de mort. Souvent, la percée des dents était listée comme étant une cause de mort chez les enfants avant la fin du 19° siècle. Malheureusement, plusieurs de ces enfants sont probablement morts à cause des tentatives erronées de traitement des symptômes perçus de la poussée des dents.


Les poussées dentaires de nos jours

Bien que nous ayons fait du chemin dans la connaissance de la physiologie humaine depuis le 19° siècle, il y a toujours une grande incompréhension des symptômes qui peuvent raisonnablement être attribués aux dents qui percent. Les parents et autres personnels de santé vont un peu trop vite en listant la fièvre, les difficultés de dormir, l'irritabilité, la salivation, les changements de fréquence et de quantité d'alimentation, la congestion nasale et la diarrhée en plus du symptôme le plus souvent cité qu'est la douleur, bien que les éléments de preuve ne confirment aucune de ces croyances. Pour le dire crûment, il ne semble pas que l'éruption des dents puisse être prédite avec succès par aucune collection de symptômes. Les parents attribuent souvent un symptôme à l'arrivée d'une dent … qui pourtant ne perce pas.

Les experts ne croient pas que tout symptôme systémique puisse être causé par le processus de la poussée dentaire. Ceci comprend la perte de l'appétit, la congestion, la difficulté de dormir, la diarrhée, les fesses irritées, les vomissements, la toux, les rougeurs ou la fièvre. Tout au plus peut-il y avoir une certaine gêne accompagnant le processus de la poussée des dents. Comme pour la colique, un facteur important est la variabilité ou que cela corresponde à la dyade parent-enfant. Le même enfant peut être perçu comme étant plus ou moins symptomatique, ou pas symptomatique du tout, cela dépendant du personnel soignant qui l'observe. De nombreux jeunes parents sont exposés à une certaine désinformation concernant ce à quoi il faut attendre de la poussée des dents, et il est probable que dans certains car il s'agisse de "prophéties auto-réalisées".

L'apparition des dents permanentes, qui débute autour de 6 ans, n'est pas associée à une gêne. Ceci pourrait provenir des différences de sensibilité dans la douleur entre les nourrissons et les autres enfants, mais cela peut aussi être la preuve que le processus ne fait si mal que ça. C'est un mythe que de dire que la nouvelle dent coupe pour passer à travers l'os et la gencive. En réalité, une voie émerge grâce au remodelage du tissu. De nombreux parents "sentent" que leurs enfants ont une dent qui pousse et cherchent un traitement, alors qu'en réalité les enfants ne ressentent aucune gêne. Le danger indirect viendrait plutôt du fait d'attribuer systématiquement des symptômes existants, et peut-être même de la douleur, à la poussée dentaire et que ceci retarde la recherche de la véritable cause1.


Traitements populaires mais inefficaces

Plus ennuyeux qu'une mauvaise attribution de symptômes à une poussée dentaire est le danger potentiel que représente une recherche de "solution" en vue de la gérer. Historiquement, le risque de nocivité des traitements contre la poussée dentaire a été important. De nombreuses thérapies utilisées dans le passé étaient extrêmement nocives, comme les composés à base de plomb et de mercure. Les croyances dans la théorie des humeurs, les vomissements et la diarrhée ont souvent poussé les parents à "purger" le corps "d'humeurs en excès". L'utilisation de préparations à base d'opiacées pouvait causer des problèmes respiratoires et le miel a été source de botulisme infantile.

La croyance qu'une tension sur les gencives pouvait jouer un rôle important dans la symptomatologie de la poussée dentaire était très répandue. Il en est résulté une procédure fréquente à la fin du 19° siècle et au début du 20° dans les pays développés, qui consistait à couper chirurgicalement les gencives afin d'ouvrir une voie pour permettre à la dent de sortir. Dans certains pays du monde moins développés, les gencives des nourrissons étaient souvent découpées pour les ouvrir et en retirer la dent. Malheureusement, des tentatives bien intentionnées mais dangereuses comme celles-ci existent toujours de nos jours, et des enfants continuent de mourir d'infections ou de vivre avec des malformations de la mâchoire inférieure et les quelques dents qui leur reste.

De nombreux remèdes pour la poussée des dents reposaient sur des considérations et des croyances magiques. Ceci n'a pas beaucoup évolué de nos jours si l'on pense à l'un des traitements le plus répandu qu'est l'homéopathie. D'ailleurs, l'un des "remèdes" proposé quand les dents des petits percent, consiste en des pilules d'homéopathie, notamment de belladone (dont on sait qu'il ne reste pourtant aucune molécule).

L'autre réponse populaire mais tout aussi inutile est le collier ou le bracelet d'ambre. Les allégations à propos de l'ambre comme traitement pour la poussée dentaire, et son fonctionnement, sont tout ce qu'il y a d'ésotérique. En dehors des hypothèses énergétiques improbables, celles qui pourraient sembler plus rationnelles, en évoquant l'absorption d'éléments chimiques analgésiques de l'ambre par la peau, n'ont jamais été démontrées et demeurent improbables. En outre, il a été évalué que les colliers d'ambre représentaient un danger d'étouffement chez les jeunes enfants.

Étant donné que nombreux sont ceux qui croient que la source de douleur potentielle associée aux dents qui sortent est localisée à l'endroit même où les dents percent, c'est tout naturellement qu'une grande variété de préparations locales sont apparues. Ces produits contiennent le plus souvent un agent anesthésiant : de la benzocaïne. Même en supposant que l'émergence des dents cause une gêne désagréable, et que cette douleur puisse être traitée par un anesthésiant local, il n'y a pas de preuves que ces produits soient réellement efficaces. Même dans l'hypothèse où ceux-ci seraient utiles, les risques dépassent largement les possibles bénéfices. En effet, les enfants en-dessous de l'âge de 2 ans courent un risque potentiellement fatal appelé méthémoglobinémie, qui survient lorsque la benzocaïne est ingérée ou absorbée à travers la muqueuse buccale. La méthémoglobinémie interfère avec la capacité du sang à transporter l'oxygène, et peut apparaitre dans les quelques minutes ou heures qui suivent l'exposition.

Il existe aussi des gels homéopathiques et des huiles pour les dents qui contiennent de l'huile de girofle. Ces dernières ne semblent marcher que grâce à l'effet placébo parental. Le recours aux analgésiques tels que l'acétaminophène et l'ibuprofène (chez les bébés de plus de 6 mois) est aussi fréquent. Aucune étude n'a prouvé leur efficacité. Leur utilisation repose plutôt sur des anecdotes personnelles et ne semble fonctionner que par effet placebo. Bien que ces médications soient relativement sans danger, et certainement plus sûres que les remèdes historiques ou que certains traitements populaires, ils ont aussi leur part de risque. L'acétaminophène est associée à des problèmes graves au foie quand la dose maximale est dépassée, et l'ibuprofène peut provoquer des saignements gastriques et des problèmes rénaux quand on en prend régulièrement. Ces effets secondaires restent cependant rares, mais possibles.


Comment gérer ce "mal de dents qui poussent" ?

L'approche la plus sûre est de se débarrasser de tous les "remèdes" que vous avez achetés, évitant ainsi tout danger potentiel. La plupart des experts concédera que bien qu'il n'y ait pas de symptômes systémiques causés par la poussée des dents, il pourrait y avoir une certaine gêne locale. Mais celle-ci est très légère, et ne s'accompagne d'aucune douleur. Ainsi, tout risque s'avérera inutile dès qu'il s'agit d'administrer un traitement.

Si vous croyez que votre enfant est gêné par ses dents qui percent, il existe des anneaux dentaires qui peuvent être mis au réfrigérateur et qu'il peut mordiller. Le froid et la pression soulageront cette gêne. Il faut aussi éviter tout ce qui pourrait étouffer l'enfant, comme les biscuits ou les pains vendus sous ce prétexte.


Conclusion

Tout le monde a sa propre opinion à propos des dents des bébés qui percent, et la plupart des conseils délivrés sont faux et ne reposent sur aucun élément de preuve. Bien que la poussée des dents était historiquement considérée comme une maladie menaçante, elle ne cause en réalité aucun symptôme systémique et peut ne causer aucune gêne particulière. Si votre enfant a de la fièvre, de la diarrhée, présente des changements de comportement, une irritabilité excessive, il faut en parler à son médecin avant de mettre la cause de ces symptômes sur des dents qui poussent. S'il semble avoir une certaine gêne, l'anneau froid à mordiller est le meilleur remède.


A lire :
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.

A visiter :
- Mythes, idées reçues et croyances autour de la grossesse.

Notes:
1- Niger Med J. 2013 Mar;54(2):107-10. doi: 10.4103/0300-1652.110042. Teething myths among nursing mothers in a Nigerian community. Ige OO, Olubukola PB.

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