Les pouvoirs parallèles

"Et chacun croit fort aisément
ce qu'il craint ou ce qu'il désire",

LA FONTAINE

in "La manipulation des esprits", collectif.

Comment peut-on encore croire que la position apparente de deux étoiles, distantes de centaines d'années-lumière (que nous voyons donc dans leur passé) va-t-elle influencer aujourd'hui les affaires de coeur, la santé, les affaires tout court d'un homme moderne parce qu'il est né sous le signe de la Vierge avec ascendant Bélier ? Comment la séquence d'un jeu de cartes, ou les formes que l'on peut imaginer en examinant le marc de café ou les entrailles d'un poulet, permettront-elles de prédire l'avenir d'un individu ? Comment peut-on croire qu'un guérisseur philippin puisse extraire, de ses mains nues et sans effusion de sang, une tumeur logée à l'intérieur de notre organisme ? Ou encore qu'un Uri Geller ou autre "parallèle" torde les petites cuillères par la pensée ou perturbe à distance le fonctionnement d'un ordinateur?

L'homme s'est rapidement avancé dans l'ère scientifique; on peut aujourd'hui expliquer rationnellement bon nombre de phénomènes (mais pas tous) qui, pour nos ancêtres, ne pouvaient relever que de la magie. Pourtant, nos civilisations sont frappées par le "psy". Nous assistons à une nouvelle offensive des "phénomènes parallèles", et nous soumettons à toutes sortes de manipulations par des charlatans dont les activités n'excluent pas l'escroquerie et le crime, dans le sens juridique exact de ces mots. Nous voyons le foisonnement extraordinaire de sectes diverses aux activités destructrices de la personnalité et même mortelles.

Les médias grand public véhiculent quotidiennement des balivernes astrologiques. Une enquête réalisée sur la demande du Ministère de la Recherche n'a-t-elle pas révélé qu'un quart environ des Français classaient l'astrologie parmi les sciences ? (Les enquêteurs, espiègles, ont remarqué que les personnes qui se réclamaient comme étant "plutôt de la gauche" y croyaient plus que les autres(1)?)

Les hommes politiques n'échappent pas aux voyants, astrologues, médiums, télépathes et autres augures. Madame Teissier dont les consultations à 100 € coûtent plus cher que celles des grands spécialistes de la médecine, compte parmi ses clients des hommes politiques de droite et de gauche. Et tous se dressent les uns contre les autres, animés d'un même souci, d'une unique angoisse : seront-ils gardés dans le prochain cabinet si Chirac est réélu ? Alors, j'établis leurs thèmes astraux... Il y a une conjonction de planètes lourdes qui se prépare, c'est mauvais, ça. Pour tout le monde.

Elle ne s'étonne d'ailleurs pas que les hommes politiques n'y voient pas clair. "Les malheureux en sont bien empêchés, écrasés qu'ils sont par les influences lunaires." Tout au long de l'histoire, les rois, les empereurs, les dictateurs, les présidents, ont eu leurs augures (Hitler fit arrêter le sien lorsque celui-ci lui prédit la débâcle) et cela continue, au grand étonnement de ceux qui n'arrivent pas à comprendre pourquoi il est inéluctable que le candidat sous le signe du Verseau ascendant Bélier soit réélu dans la conjonction astrale du 7 mars. S'il l'est, quelques voyants pourront ajouter ce succès à leur curriculum vitae, mais personne ne parlera des centaines d'autres qui auront, eux, prévu l'irrésistible ascension du candidat Scorpion ascendant Balance. C'est ainsi qu'on bâtit une réputation; peu importe qu'il y ait des pages qui manquent, personne ne s'en soucie.

Sidney Omarr, le "pape" de l'astrologie américaine, avait annoncé la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'assassinat de Kennedy, le départ de Richard Nixon. Au lendemain des élections américaines, il déclarait au Figaro (2) "Reagan ne finira pas son mandat". Il est marqué par le même signe que Kennedy, la conjonction Jupiter-Saturne. Tous les vingt ans, le président des Etats-Unis risque une telle conjoncture d'astres. "(On se demande d'ailleurs pourquoi le président, seul, serait-il menacé par une position quelconque de ces deux planètes du système solaire ?) On est tout de même rassuré que le pauvre Reagan ait pris le risque. Imaginez ce qui se passerait si les hommes politiques suivaient vraiment et à la lettre les conseils de leurs augures; autant se laisser gouverner par les horoscopes sur ordinateur ou internet, plus objectifs que leurs interprètes humains.

Mais il y a plus grave. On peut espérer que la plupart des hommes politiques qui "consultent" le font "pour voir", pour se rassurer, pour entendre la bonne parole, mais non pas pour se laisser manipuler par les diseurs et diseuses de bonne aventure.
Mais les mages modernes peuvent aussi tuer.
On a assisté, en 1977, à une promotion scandaleuse des guérisseurs philippins, et il s'est trouvé en France, comme ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, des gens pour croire qu'un homme pouvait ouvrir à mains nues l'épiderme, le derme, le tissu conjonctif, écarter les muscles, déchirer les vaisseaux sanguins, et enlever une tumeur ou un organe malade, puis refermer la plaie sans qu'apparaisse la moindre cicatrice. A l'ambassade de France à Manille on s'est inquiété d'un afflux de malades français, et révolté par l'inconscience des agences qui organisaient des charters, sans même, dans la plupart des cas, qu'un vrai médecin les accompagne.

Cette escroquerie est criminelle; elle a entraîné des retards dans le traitement de maladies, causé des dizaines de morts, et coûté à des milliers de gens des économies parfois durement acquises. (C'est ainsi que Tony Agpaoa, le plus fameux des guérisseurs philippins, a pu transformer un ancien bâtiment espagnol en hôtel de luxe, le Diplomat, où les "clients" doivent s'installer en attendant le jour où les conditions seront favorables pour l'intervention du maître.) Comment de tels ragots de sorcier de village, diffusés dans le monde dit développé, ont-ils pu trouver terrain fertile chez tant de personnes ?

C'est que notre cerveau a des prédispositions aujourd'hui bien connues des psychologues, à l'irrationnel et à la magie. Les manipulateurs peuvent se réjouir : ces prédispositions sont bien ancrées, et ce n'est pas demain que le rationnel prendra le dessus. Depuis l'époque où l'homme pense, c'est-à-dire depuis qu'il est homme, il a cherché à comprendre et à expliquer ce qui se passait autour de lui. Certaines choses s'expliquaient facilement, d'autres étaient plus mystérieuses et, faute d'explication simple, on les attribuait à des forces surnaturelles, magiques. Le mode de pensée que l'on appelle "pensée archaïque" ne met pas sur des plans différents les faits naturels et les explications surnaturelles qu'on leur donne.

Depuis la nuit des temps, cette pensée archaïque est exploitée par les dirigeants politiques et religieux, les sorciers et les chamans, détenteurs des connaissances interdites au peuple. Dans l'Égypte ancienne, le pharaon se livrait à des rites magiques à la fin de la nuit pour que se lève le soleil. La plupart du temps, le succès couronnait ses entreprises.

Les rois, les chefs, les grands prêtres ou les sorciers faisaient tomber la pluie, mûrir le grain, se multiplier le bétail. C'est ce que les ethnologues ont appelé la "magie sympathique", qui se juxtaposait à la succession des événements naturels. On peut imaginer la puissance de ceux qui détenaient le savoir - le savoir astronomique par exemple : quelle preuve d'efficacité, pour les bonnes gens, que de voir le soleil s'obscurcir, parce que le grand prêtre, menaçant, a refusé de faire offrande au dieu Horus.
La pensée archaïque se prêtait tout aussi bien aux manipulations par les sorciers et autres détenteurs de pouvoirs magiques à des fins autres que sympathiques. Sur la terre entière, les sorciers ont fait subir à des figurines de cire ou de chiffon des tortures dont la personne à qui on veut du mal est supposée souffrir. Toute mort devient magique, même s'il faut attendre quelques années pour que les résultats se manifestent (à moins que, par ailleurs, on ne donne un coup de pouce.)

La naissance des véritables religions et croyances en est une conséquence logique, et représente un progrès considérable. L'homme sans doute a graduellement pris conscience de l'inefficacité de la magie, de sa faiblesse face aux forces mystérieuses de la nature. De là serait née la croyance en des pouvoirs supérieurs inaccessibles, une divinité religieuse dont les desseins sont impénétrables mais généralement bénéfiques. Les règles de la morale religieuse s'appliquent à tous, et permettent au croyant de gouverner sa vie. La religion s'oppose à la sorcellerie, protégeant ses fidèles.

Au fur et à mesure que l'homme a trouvé des réponses contrôlables à de multiples questions, des mystères ont disparu. On n'a plus besoin de sorciers ni d'incantations pour faire venir la pluie, et nos météorologistes commencent à se substituer aux augures. La foudre et le tonnerre, qui ont fait trembler les hommes pendant des millénaires, ne sont plus que de vulgaires phénomènes électriques. On a marché sur la lune, et on est allé voir de plus près Saturne, la mélancolique.

Certes la foi religieuse, pour autant qu'elle conservait des traces de magie, devait souffrir des progrès formidables, de la connaissance, et il n'est pas étonnant que l'on risquât le bûcher lorsqu'on expliquait scientifiquement l'alternance des jours et des nuits et la modeste position de la terre dans le système solaire : on usurpait des fonctions divines. Mais graduellement la religion s'est dépouillée de ses magies, dont il ne reste que des reliques, comme les bougies et l'encens.

La religion ne prétend plus détenir tous les mystères et d'ailleurs, le conflit entre science et religion semble à peu près résolu. Si l'on fait le bilan de notre passé biologique, on y trouve des milliers d'années de dominance de la pensée archaïque, mais deux ou trois siècles à peine d'explorations rationnelles et de connaissances qui font appel à d'autres systèmes cérébraux. Ce "vernis" qui recouvre notre passé est mince et transparent. Il suffit de gratter un peu pour qu il s'effrite.

Le manipulateur avisé sait solliciter directement les mécanismes primitifs; il prend d'ailleurs la précaution d'enrober ses arguments d'un contexte et d'un vocabulaire scientifique; ainsi, le guérisseur philippin appliquera sur la poitrine de son client une feuille de papier, qu'il examinera ensuite avec grand soin; cette "radiographie" lui permet de diagnostiquer et de localiser la maladie. Deux particularités de notre époque actuelle contribuent sans doute à nous rendre encore plus vulnérables à ce genre de manipulation.
La première c'est que, pour la plupart d'entre nous, la science elle-même retient des aspects magiques, car elle dépasse notre compréhension. Certes, nous avons tous entendu parler d'Einstein et de la relativité, mais pouvons nous vraiment expliquer pourquoi la vitesse de la lumière est une vitesse limite universelle, pourquoi les objets, lorsqu'ils s'en approchent, s'aplatissent tout en devenant plus lourds, ou comment l'énergie se transmute en matière, et vice versa ?

Les manipulateurs, eux, savent à l'occasion se servir de la science pour nous duper. Un exemple classique est celui du Nitinol, alliage de nickel et de titane, qui a la rare caractéristique de posséder une sorte de mémoire mécanique. Convenablement préparée à l'avance, une barre dé Nitinol apparaît comme une barre de fer rigide. Sous la chaleur des mains d'un manipulateur, elle semble se courber, comme par magie; en fait, elle retrouve la structure primitive qu'on lui avait donnée.
La seconde particularité qui nous rend vulnérables aux "parallèles", c'est que la science représente un pouvoir formidable, accessible à une minorité, donc "anti-démocratique." On veut donc la renverser, la rejeter, cette science "orthodoxe", pour la remplacer par quelque chose de "parallèle", d'inorthodoxe mais que l'on pense pouvoir dominer plus facilement par des formules plus simples (par exemple, la conjonction de Mars le guerrier et de Vénus l'amoureuse = le repos du guerrier). On ouvre ainsi un créneau, sur lequel se précipitent les sorciers du XX° siècle. Beaucoup y font fortune.

L'exemple des guérisseurs philippins est tragique. De nombreux médecins et non médecins ont fait la démonstration des pratiques frauduleuses qui permettent de faire : croire aux "opérations à mains nues", et l'analyse d'organes ou morceaux de chairs qui apparaissent dans la main a montré maintes fois qu'il s'agissait de débris de viande de toutes sortes; le magicien professionnel Gérard Majax, qui ne se prétend doué d'aucun pouvoir surnaturel mais qui connaît bien son métier, a démontré la facilité avec laquelle on peut, avec un peu de sang dans une vessie et un morceau de jambon de Bayonne, mettre sur pied le simulacre d'une opération.

Rien n'y fait. Les gens par milliers ont pris l'avion pour Manille, et continuent de le faire. Certains, qui se trouvent "guéris", ont contribué à propager l'intoxication des esprits, devenant, malgré toute leur bonne foi, les complices des escrocs. Certes, la présence "magnétique" du guérisseur, la foi en ses pouvoirs, ont pu dans certains cas exercer une action psychosomatique favorable, mais cela n'en demeure pas moins une escroquerie : le guérisseur ne sait pas si le "psycho-choc" qu'il va déclencher sera bénéfique ou non, et il n'a pas à sa disposition les autres moyens de la médecine pour prendre la relève. La médecine psychosomatique est aujourd'hui scientifique, et commence à donner des résultats, dès lors qu'elle est intégrée dans l'arsenal de la médecine moderne. Mais ce n'est pas la manipulation psychique d'un guérisseur qui aura un effet quelconque sur la sclérose en plaques d'une jeune fille dont la mère a vendu son café dans la région parisienne pour pouvoir se rendre à Manille, ni sur l'hémiplégie d'origine traumatique d'un jeune homme que l'on a dû ramener parce que la durée du "forfait touristique" n'avait pas prévu un séjour prolongé.

Des scientifiques eux-mêmes ne sont pas invulnérables, et bon nombre d'entre eux ont été "saisis par le psy". Le "père" de la parapsychologie, décédé en 1980 à l'âge de 84 ans, était Joseph Rhine, docteur en sciences. Il enseignait la botanique lorsqu'en 1925 il assista à une conférence de Sir Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes et amateur de spiritisme. Deux ans plus tard, Rhine occupait la chaire de psychologie à l'Université Duke, où il commença à travailler avec des médiums professionnels pour prouver la survie après la mort, puis se lançait dans l'étude de la perception extra-sensorielle (extra-sensory perception) dont le sigle E.S.P. est entré dans le langage courant, comme le terme parapsychologie, également du à Rhine.
Il serait trop long de faire la liste des milliers d'expériences réalisées sous l'égide de ce personnage qui, en 1974, croyait pouvoir démontrer statistiquement l'existence de trois mécanismes d'E.S.P., la clairvoyance (vision sans l'intermédiaire des organes sensoriels), la précognition (connaissance d'événements futurs) et la télépathie (transmission directe de pensée d'une personne à une autre.)

Ces "dons" ne seraient pas équitablement partagés, ce qui, selon Rhine, expliquerait que sur une centaine de sujets d'expérience, il peut ne s'en trouver qu'un seul qui les possède, et qui obtienne un "score" qu'il n'aurait qu'une chance sur 100 d'obtenir au hasard. Mais s'il y a 100 sujets, on peut s'attendre à ce qu'un d'entre eux réalise une telle performance. Au fur et à mesure que d'autres chercheurs tentent de reproduire ces expériences, se fait une "sélection naturelle" des résultats favorables, par un mécanisme bien décrit par le mathématicien Martin Gardner : "Imaginons qu'aux quatre coins des Etats-Unis, cent professeurs, ayant lu Rhine, décident de tester un sujet chacun de son côté. Les cinquante professeurs, qui n'auront pas trouvé trace d'E.S.P. au cours du premier test se décourageront et laisseront tomber; les cinquante autres, confiants, s'obstineront. Sur ces cinquante-là, la plupart abandonneront après le deuxième tour; quelques-uns cependant continueront, puisqu'ils obtiennent de bons résultats. En fin de compte, il restera un expérimentateur, dont le sujet aura réalisé un score élevé au cours de six ou sept séances consécutives. L'expérimentateur et son sujet ignorent les 99 autres tentatives, et par conséquent, ils auront tous deux, l'illusion que l'E.S.P. est à l'oeuvre... Ils enverront leur rapport à Rhine, qui le publiera dans sa revue.

Après avoir pris sa retraite, Rhine suivit de près les travaux de son successeur, qui fut un jour pris en flagrant délit de tricherie (en trafiquant le dispositif enregistreur de manière qu'une partie des résultats défavorables ne soit pas enregistrée). Rhine reconnut alors que son successeur avait triché et truqué son expérience (puisqu'il l'avouait) mais que cela ne signifiait nullement que ses travaux antérieurs n'étaient pas valables.
De nombreux scientifiques qui ont suivi les travaux de Rhine pensent qu'il était un chercheur honnête, mais victime d'une "auto-manipulation" de son esprit, qui faisait que sans même s'en rendre compte, il influençait le résultat de ses expériences en faveur de l'E.S.P. Cette tendance à diriger, plus ou moins consciemment, ses expériences pour obtenir les résultats que l'on souhaite n'est d'ailleurs pas limitée aux adeptes du parallèle.

Les voyants savent manipuler les statistiques en leur faveur; il suffit de faire état des prophéties réalisées, en oubliant les autres. Une des grandes forces des charlatans qui prédisent l'avenir est qu'il faut du temps pour vérifier les prophéties, et qu'on les a généralement oubliées depuis longtemps lorsque le délai prévu s'est écoulé. Sauf, bien sûr, si la prophétie s'est réalisée; le prophète se chargera alors de rappeler à qui veut l'entendre qu'il en est l'auteur exclusif, et de la rajouter à sa liste de "références professionnelles."
On lit périodiquement les panégyriques qui recensent les cas où les devins sont tombés juste, mais rarement le contraire, car cela n'a rien de merveilleux. Pourtant ce pourrait être tout aussi amusant et instructif. Par exemple, Ici Paris du 19 décembre 1967, dans les "Prophéties de Nostradamus pour 1968 ", annonçait : "France, c'est la paix et la richesse. Etats-Unis, c'est la victoire au Vietnam. Asie, la Chine est écrasée. Belgique, le roi Baudouin entre au couvent."

Une étude sérieuse réalisée aux Etats-Unis en 1974 a donné des résultats très significatifs, mais qui ne sont affichés dans aucun "cabinet de voyance." En 1973, dix voyants professionnels très connus aux U.S.A. publiaient dans l'hebdomadaire à sensation "National Inquirer" leurs prédictions pour l'année 1974. Quelques jours plus tard, des chercheurs à la fameuse Université de Harvard demandaient à dix étudiants de faire des prédictions pour la même année, comme s'ils étaient des voyants professionnels. On demandait ensuite à d'autres étudiants de noter toutes les prédictions (professionnelles ou non selon la probabilité qu'elles auraient de se réaliser, et enfin un an plus tard, on demanda, encore à d'autres étudiants de noter toutes les probabilités selon la manière dont elle s'étaient réalisées (ou pas).
L'analyse des résultats a montré que les étudiants avaient "réussi" plus de prédictions que les voyants. Une analyse des notes selon le degré de difficulté et de réussite des prévisions montrait que les deux groupes étaient à égalité (tentez vous même l'expérience en cliquant ici). Mais cela n'empêche pas que ceux qui veulent croire aux voyants, y croiront ferme. Une démonstration rationnelle ne suffit pas pour détruire une croyance du "niveau archaïque."

Il arrive même que les scientifiques eux-mêmes soient atteints du "psy"; certes, la tentation est grande pour le physicien par exemple, de déborder sur la métaphysique de tenter d'expliquer non seulement le monde physique, celui des particules, mais aussi le monde global qui se dissimule derrière les apparences. Mais en le faisant, on risque, tout en utilisant une terminologie scientifique, de s'aventurer au-delà du rationnel, et de contribuer à mystifier un public qui se trouve pris entre l'enclume et le marteau : le mystère de la science moderne, et celui de la magie, le premier venant au secours du second.

Ainsi, un physicien convaincu peut expliquer avec force formules que la perception extra-sensorielle passe par la quatrième dimension einsteinienne, mais s'il n'arrive pas à démontrer comment se fait le passage, cela ne veut rien dire. Le physicien Marc Levy-Leblond compare cette démarche à celle des marxistes qui, à une certaine époque, ont voulu trouver des confirmations du matérialisme dialectique dans la physique moderne : "Sous prétexte que la physique moderne avait découvert des structures dans l'électron, et comme Lénine avait écrit que l'électron était inépuisable, ils ont estimé que la vérité du marxisme était scientifiquement établie ! Tout cela est d'une prodigieuse naïveté. "

Certes, il y a toujours des phénomènes "bizarres", que l'on arrive pas à expliquer. Malheureusement, les tenants de l'explication parapsychologique de tels phénomènes nous disent qu'il faut être "réceptif" pour les percevoir ou les provoquer, et même que la présence d'un observateur "non réceptif" (donc non croyant et sceptique) va troubler le sujet actif. Autant dire que seuls les convaincus seront alors confirmés dans leur position. Lorsqu'on cherche une corrélation à tout prix, on la trouve. L'astronome Gérard de Vaucouleurs, pour illustrer comment on peut découvrir des relations entre tout et n'importe quoi, retrouvait à l'aide d'un calcul simple la constante de gravitation ou l'âge de l'univers en partant des dimensions de sa table de travail !


A lire :
- La manipulation des esprits, collectif.
- tous manipulés, tous manipulateurs, Jean Marie ABGRALL
- 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables), Serge Ciccotti
- Et l'homme créa les dieux, Pascal Boyer
- Parapsychologie : science ou magie ?, James ALCOCK
- Devenez sorciers, devenez savants, G.Charpak et H.Broch
- Le paranormal, Henri BROCH
- Y croyez-vous ?, Pascal Forget
- Guide critique de l'extraordinaire, Renaud Mahic
- Astrologie, derrière les mots, Laurent Puech
- Sceptique ascendant sceptique, Marco Belanger

A visiter :
- Le cold reading
- L'effet barnum
- A la recherche du "psi"
- Les corrélations illusoires
- Voyance en direct
- Votre thème astral

Notes :
(1) L'Express du 20 au 26 déc. 1980.
(2) Figaro magazine, 15 novembre 1980.

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