Pseudosciences en physique

  Les rayons N

Un des exemples les mieux connus de scientifiques estimés agissant à la manière d'un pseudoscientifique est celui du physicien René Blondlot. A la suite de la découverte des rayons-X par l'allemand Roentgen, le scientifique français se sentit un devoir de rattraper le retard avec sa propre découverte nationale. Blondlot, qui pourtant avait plusieurs découvertes d'importance à son actif, croyait avoir observé une nouvelle forme de radiation qu'il nomma "Rayons-N" en l'honneur de la ville dans laquelle il fit sa "découverte" : Nancy. Ses observations furent par la suite présentées au physicien américain Robert Wood afin d'obtenir une confirmation de ses résultats et palier aux éventuelles erreurs ou altérations dues à la perception visuelle.

Ces aberrations visuelles tendent à être ignorées dans des conditions de perception ordinaires mais elles semblèrent résister à l'appareillage d'observation de Blondlot. Wood ajouta une condition à ses contrôles pendant une de ses visites dans le laboratoire de Blondlot : il interposa, sans que Blondlot ne le sache, un objet opaque aux rayons-N, et demanda à Blondlot de déterminer, en observant l'étincelle, les périodes durant lesquelles il avait interrompu l'émission des rayons par le corps opaque. Le physicien nancéien et son équipe furent incapables de déterminer les périodes pendant lesquelles Wood interrompait le rayonnement. En réalité, Blondlot avait été victime d'une illusion visuelle renforcée par un état psychologique constitué de ses attentes et ses espoirs.

Il est intéressant de noter que pourtant plusieurs laboratoires avaient réussi à reproduire indépendamment l'observation des fameux rayons-N, mais le fait que d'autres avaient échoué piqua l'intérêt de Wood. Son exposé met en lumière le besoin vital pour un enregistrement de données, lorsque c'est possible, de minimiser autant que faire se peut ces tendances bien humaines de "voir" ce qu'on est prédisposé à voir. C'est cette tendance à trouver ce qu'on attend qui rend les contrôles expérimentaux serrés et les réplications indépendantes, ainsi qu'une analyse statistique, absolument nécessaires dans toute recherche. Même quand ils sont honnêtes, des scientifiques pourtant parfaitement rompus à ces techniques arrivent à être victimes de telles "faiblesses", combien plus encore des pseudoscientifiques s'improvisant chercheurs peuvent-ils tomber dans de tels travers expérimentaux.

Ainsi que cela a été évoqué plus haut, aux marges du principal courant de la physique, il y a tout un cadre d'inventeurs domestiques et de bricoleurs qui restent convaincus avoir trouvé le moyen de passer outre les lois conventionnelles de la science. L'infâme machine de Newman n'est que la dernière d'une longue liste d'outils de "mouvement perpétuel" qui générerait plus d'énergie qu'elle n'en aurait besoin. Newman persistait pourtant malgré les mauvais traitements que lui infligeaient les physiciens avançant qu'une telle machine violait les lois de la thermodynamique, et il lutta contre le Bureau Américain des Brevets à cause de son refus de lui enregistrer son invention. Dans la même veine, combien de fois n'avons nous entendu les déclarations de "génies" ayant développé des appareils anti-gravité qui, s'ils s'avéraient vrais, violeraient plusieurs des lois les plus vérifiées de la science.


Les énergies fantastiques

Dans la sphère de ceux qui se revendiquent en tant que "paraphysiciens", il y a tous ceux qui postulent des espèces d'énergies jusqu'ici insoupçonnées, pour expliquer les prétendues capacités de "vortex", comme le Triangle des Bermudes, à avaler un nombre impressionnant de bateaux et avions sans laisser de traces. En fait, il n'y a aucune preuve fiable qu'une proportion plus importante de navires ou d'avions aient disparus dans cette région que sur n'importe quelle autre voie navigable ou route aérienne tout autant fréquentée, sujette à des conditions météorologiques et marémotrices identiques. En l'absence d'un phénomène pour lequel il y aurait un besoin nouveau d'explication, il semble superflu de poser des hypothèses sur une prétendue nouvelle sorte d'énergie qui n'est finalement ni nécessaire, ni prévue par la physique.


Mysticisme et mécanique quantique

Le New Age a engendré une autre petite industrie populaire, qui se consacre à démontrer que les anciens écrivains et philosophes orientaux étaient réellement conscients de la structure sous-jacente de l'univers récemment révélée par la physique moderne des particules. Le plus connu est le Tao de la Physique. Son auteur, Fritjof Capra, déclare avoir découvert des parallèles frappants dans les deux traditions, telle que les notions que le vide a une forme, que la réalité est tout ce à quoi vous pensez et que l'existence n'est qu'un tout continu. Dans son livre, Physics & Psychics, le physicien Victor Stenger décrit les tentatives de Capra de marier le mysticisme et la science moderne comme un "vagabondage hasardeux à travers la littérature orientale pour trouver des citations faciles à retenir ici et là qui résonnent vaguement comme de la physique moderne" !

Une fois encore, on s'aperçoit que si quelqu'un s'autorise à interpréter des métaphores poétiques librement, un débat s'engage entre "qu'est-ce que l'auteur voulait vraiment dire" dans ce passage allégorique et se voit traduit un peu trop facilement dans des références modernes. Ceci a été démontré maintes et maintes fois avec les prédictions de l'astrologue Nostradamus, ses disciples modernes pointent du doigt les remarquables similarités entre les descriptions contenues dans ses images et les évènements de leur propre vie. Malheureusement pour ces chercheurs, les mêmes passages qu'ils perçoivent comme des prédictions manifestes d'évènements de leur temps, ont déjà été attribués aux époques proches ou contemporaines de Nostradamus. Pire encore, la plupart des prétendues "éblouissantes" prédictions ne sont que de mauvaises traductions ou gloses insérées dans les écrits originaux après que les évènements prédits se soient déroulés. Pour les romantiques modernes qui voient des passages de la mécanique quantique dans des anciens tomes du mysticisme oriental, les ressemblances sont tout aussi superficielles et seulement dans l'oeil du lecteur, notre intellect faisant le reste.


Circularité céréalière

Un autre exemple de pseudoscience est celui des crop circles, l'étude des prétendus mystérieux cercles (et plus tard de figures de plus en plus complexes) qui se dévoilent de temps à autre dans les champs de blé. Les explications des céréalogistes (c'est leur nom !) comprennent de nouvelles théories physiques des plus fantaisistes, semblables à celles préférées des adeptes du Triangle des Bermudes (bien que les dernières en date impliquent des machinations extra-terrestres). On se demande d'ailleurs toujours pourquoi des visiteurs, venant d'un monde inconnu, maîtrisant les technologies du voyage dans l'espace et passant outre les limites relatives aux distances, se satisfont en faisant des graffitis dans les champs, plutôt que, par exemple, graver leurs messages dans le roc des montagnes ou des falaises ? Et que ces soi-disant êtres avancés aient besoin de se cacher et de travailler dans l'ombre, la nuit, en choisissant un champ non gardé, devrait étonner tout céréalogiste. Bien que de nombreux farceurs aient avoué être les auteurs de plusieurs de ces "signes", la plupart des croyants restent convaincus.

Des sceptiques anglais, en collaboration avec la BBC, ont crée des figures qui étaient considérées par les céréalogistes comme impossibles à faire par de simples humains. En connaissance de quoi, les partisans des cercles extra-terrestres ont-il simplement déclaré que même s'il était possible pour un être humain d'en réaliser certains, ils ne pouvaient être les auteurs de tous. Pourtant, un des indicateurs les plus probables selon lequel il ne s'agit que de canulars, fut apporté par Joe Nickell et John Fischer en 1992 dans leur grande enquête sur le sujet. Les auteurs montrèrent que les distributions géographiques et chronologiques, aussi bien que leur complexité croissante avec le temps (un simple cercle n'attire pas bien longtemps les caméras ni les journalistes), suivaient un modèle prédictible rappelant ceux des canulars réalisés dans le passé. Il a d'abord été montré que les extra-terrestres semblaient avoir des préjugés anti-chinois. Ce n'est qu'après que les comptes-rendus européens eurent franchit le continent jusqu'en Orient, et aient été traduits en chinois, que des cercles apparurent miraculeusement en Chine. A ses débuts, le mouvement céréalogiste ne rassemblait que des amateurs d'histoires extra-terrestres, mais il attire dorénavant toute sorte d'ingénieurs, de climatologues et même de physiciens.


L'énergie gratuite pour tous

On ne peut clore ce chapitre, non exhaustif, sans évoquer la contreverse de la fusion froide. Tout comme l'eau polymérisée, c'est un bon exemple de la zone dangereuse entre la science et la pseudoscience parfois franchie allègrement. En 1989, deux chimistes d'universités respectées des Etats-Unis et d'Angleterre, Stanley Pons et Martin Fleishman, stupéfièrent la communauté scientifique avec une annonce qui, si elle s'avérait vraie, sonnerait la fin des problèmes d'énergie à venir et pour toujours. Ils rapportèrent (initialement dans la presse populaire, plutôt que dans un périodique à comité de lecture, bien que des papiers plus sérieux apparurent par la suite) qu'ils avaient réalisé une fusion nucléaire avec un appareillage peu coûteux, dans un laboratoire de chimie tout ce qu'il y a de plus banal. Il s'agissait d'une nouvelle d'autant plus remarquable que des décennies et des centaines de millions avaient été dépensés pour en arriver à la fusion nucléaire telle qu'elle est connue de nos jours, progressant à pas de fourmis.

Des experts à travers le monde tentèrent immédiatement de reproduire les expériences et découvertes de Pons et Fleishman, mais échouèrent à chaque fois. Le consensus émergent fut que les deux chercheurs avaient mal interprété certains résultats ambigus dans leur expérience initiale. Certaines critiques avancèrent l'idée que c'était la conséquence d'une défaillance de leur objectivité, née d'une obligation émotionnelle forte à l'idée que la fusion froide représentait une telle gloire et un marché si immense. Le fait que les scientifiques n'aient pas rejeté d'emblée cette "découverte" et aient tenté de la répliquer est la preuve que le système n'est pas dirigé par une "caste de seigneurs", mais bien au contraire par une assemblée de chercheurs dont l'objectivité égale le désir de connaissance.

Des erreurs honnêtes, ou de mauvaises interprétations, porteurs d'espoir et d'attente, arrivent fréquemment en science, spécialement quand les faits concernés se situent aux frontières des domaines explorés, c'est pourquoi la réplication indépendante est la règle d'or dans toute discipline. Bien que les prétentions de Pons et Fleishman dérivent de méthodes pas très conventionnelles et qu'elles représentent une intrusion par des chimistes dans un domaine requérant une recherche considérable en physique nucléaire, leurs travaux initiaux n'auraient pas été qualifiés de pseudoscience. Cependant, leurs réponses aux critiques et leurs refus obstiné à accepter les échecs des autres à reproduire leurs travaux sont plus inquiétants. De nos jours, pratiquement aucun scientifique sérieux ne croit en la fusion froide, mais Pons et Fleishman continuent leur combat solitaire. Ils ont quitté leurs universités et continuaient leurs recherches dans un institut privé dans le Sud de la France, financé par une société industrielle japonaise.

   

A lire :
- Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences. J. Dubessy, G. Lecointre
- L'imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal
- La Pensée scientifique et les parasciences. Collectif
- La Science menacée, Evry Schatzman
- Le masque de Nostradamus James Randi