Les thérapies alternatives
et la psychologie de la croyance

Par James Alcock, PhD in Scientific Review of Alternative Medicine, 1999.

En 1988, je faisais partie d'une délégation de 6 personnes du Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal (CSICOP) en visite en République Populaire de Chine. Nous avions été invités afin d'étudier le Qi Gong, un système vitaliste de croyances qui, entre autres choses, est employé pour diagnostiquer et guérir toute sorte de maladie; et les capacités d'un groupe d'enfants qui, disait-on, pouvait lire avec leurs aisselles. Durant notre séjour à Pékin, j'ai développé une angine à cause, je pense, de la pollution de l 'air. Ce qui me gênait pour discuter et prendre la parole lors des conférences.

Je suis donc allé à l'hôpital de Pékin, et après un rapide examen, on me donna des médicaments. Le premier, écrit à la fois en anglais et en chinois, était de l'érythromycine, un antibiotique. Ce qui me semblait convenir pour ce que je pensais être une bronchite. Le second médicament portait le nom de Chuanbeiye, et les ingrédients listés étaient de la "bile de serpent, de la bulbe de fritillaire, des amandes, etc". Notre interprète m'assura qu'elle-même faisait confiance dans ces préparations à base de bile de serpent pour tout problème de gorge, mais malgré son témoignage convaincant, je ne l'ai pas utilisé. Je faisais plus confiance dans l'érythromycine et en quelques jours, mon angine a disparu. Entre la médecine traditionnelle et l'huile de serpent, j'ai choisi la médecine scientifique qui m'a guéri.

Or, après notre retour de Chine, Paul Kurtz raconta cet incident dans un article du journal du CSICOP, le Skeptical Inquirer. Quelques mois plus tard, un lecteur, le Dr Cloutier, écrivait :

La plupart des infections bronchiques sont dues à des virus et, de ce fait, ne sont pas traitables avec des antibiotiques. Malheureusement, il y a une telle demande de la part du public de tout traiter avec des antibiotiques qu'il n'est pas surprenant, pour le médecin, d'en prescrire pour des infections tout en sachant bien qu'ils ne seront d'aucun secours.

Et le Dr Cloutier de conclure, ironique :

S'il s'agissait d'une infection virale, les antibiotiques et la bile de serpent étaient donc d'une efficacité égale.

Mais j'allais mieux. Ceci ne veut-il pas dire que les antibiotiques marchaient ?

Lorsque nous évoquons tel ou tel traitement, nous sommes au coeur du problème : nous utilisons des médicaments parce qu'ils semblent marcher. Si nous allons mieux, nous en créditons naturellement le traitement (qu'il ait de l'effet ou non). Et quand nous n'allons pas mieux, nous reconnaissons que le traitement n'a pas marché, et pourrions nous tourner vers d'autres thérapies qui pourraient éventuellement nous soigner.

Les thérapies dites "alternatives ou complémentaires" sont populaires uniquement parce qu'elles peuvent satisfaire certaines personnes qui ont besoin de plus que ce que peuvent leur apporter les thérapies médicales. Si chaque visite chez le médecin de famille pouvait guérir nos douleurs et satisfaire nos besoins (les deux ne sont nécessairement identiques), la grande majorité des gens n'irait jamais voir du côté des thérapies alternatives. Et si, une fois qu'ils ont essayé ces thérapies, elles ne semblaient pas efficaces, la plupart des gens les abandonneraient et elles disparaîtraient d'elles-même.

C'est une erreur de conclure que les gens qui ont recours aux thérapies non prouvées ou réfutées sont obligatoirement moins rationnels ou moins sensibles, voire moins instruits que ceux qui n'y ont pas recours (la plupart des enquêtes révèlent que, en moyenne, les utilisateurs de médecines alternatives tendent à avoir une éducation identique, si ce n'est supérieure, aux non-utilisateurs. Un sous-produit du fait que ces utilisateurs doivent généralement payer de leur poche, sans remboursement, et doivent donc avoir davantage de moyens financiers 1).
Je ne connais personne qui accepterait de prendre un traitement qu'il ou elle reconnaisse comme étant inutile ou nocif. (Sans tenir compte, bien entendu, de la frange radicale de gens pour lesquels la médecine alternative relève d'un point de vue totalement sociopolitique, anti-science ou new-age.)

La question la plus intéressante est maintenant de comprendre comment nous en venons à croire qu'une thérapie peut être valable. Étant donné qu'aucun de nous n'est capable de réaliser des essais cliniques avant d'utiliser un traitement pour la première fois (même si nous possédons la connaissance, les capacités ou l'habileté nécessaires), nous faisons reposer notre décision sur notre foi dans les opinions des autres, et même, peut-être, sur les recherches des autres. Cependant, une fois que nous avons décidé d'essayer une thérapie, notre propre expérience devient elle-même très importante, et toute une variété de facteurs psychologiques entrent en jeu qui peuvent nous aider à nous persuader que cette thérapie est efficace, même si elle ne l'est pas.

La plupart des gens se tournent, et croient dans les thérapies alternatives pour les mêmes raisons qu'ils se tournent et croient en la médecine scientifique, celle reposant sur des preuves (evidence based medecine - EMB). La plupart des utilisateurs de médecines alternatives ignorent, ou ne s'intéressent pas aux bases théoriques de l'homéopathie, de la chiropraxie ou encore de la naturopathie, tout comme la plupart des utilisateurs de la médecine scientifique ne connaissent pas ses fondements théoriques. Les médecins nous ont appris à ne pas trop chercher à savoir ce qu'il y a dans telle pilule, ou comment marche telle injection. Nous ne le comprendrions pas de toute façon, et après tout, nous sommes allés voir un médecin parce que nous avons confiance, et qu'il comprendra ce que nous avons. La plupart des gens qui utilisent les pseudo médecines le font parce qu'ils croient que cela les aide, comme pour ceux qui continuent à revenir pour avoir un traitement de médecine générale.

Finalement, il tombent dans ce que notre système de croyances individuel nous conduit à accepter en tant que preuve. Dans cet article, je parlerai de la causalité, comment l'apprend-on ? Comment nos croyances et notre confiance se développent et comment nos concepts de maladie et de guérison prennent forme. C'est à travers ces mécanismes que les gens en viennent à faire confiance dans telle ou telle thérapie, dans la médecine ou non, efficace ou non.


Comment apprend-on la causalité

Quand j'ai dit plus haut que l'antibiotique m'avait fait du bien, qu'est-ce que cela signifiait ? En réalité, tout ce qui s'est passé était que deux événements ont eu lieu successivement : un, j'ai pris le médicament, et deux, peu de temps après, je me suis mieux senti. Ma conclusion était causale : le médicament m'a fait du bien. Ceci est une conséquence de ma connaissance limitée de la médecine et de mes attentes. Étant donne que je ne sais rien du lien causal, et même s'il y en avait un, mon jugement relevait de la pensée magique. La pensée magique décrit ce qui se passe lorsque nous expérimentons deux événements successifs, et concluons que le premier cause le second sans se préoccuper du lien causal putatif.

Tous les êtres humains sont, à différents degrés, des penseurs magiques. Jusqu'à récemment, la plupart des psychologues pensaient que la logique scolaire et le raisonnement étaient le "mode par défaut", et que quand les gens s'engageaient dans un mode de pensée magique ou superstitieux, il s'agissait d'une sorte de pathologie, une déviation de la ligne droite. La recherche nous a cependant appris que la pensée magique (i.e. les tactiques de raisonnement rapides et simples, peu coûteuses en termes cognitifs) est notre première ligne d'attaque face au monde qui nous entoure. Le raisonnement logique, analytique est un ajout fragile qui doit être appris avec assiduité2, 3, 4.

Nous avons deux systèmes de traitement de l'information distincts dans nos cerveaux et notre système nerveux, qui nous mènent à des conclusions sur la causalité. D'un côté, nous apprenons rapidement de l'expérience directe. Mettez votre doigt dans une prise de courant, et votre expérience vous apprendra rapidement à ne pas le refaire. C'est l'éducation expérimentale. Aucune connaissance en électricité ni en physique ne sont nécessaires. Un animal apprendrait tout aussi vite que nous à ne pas mettre son doigt dans la prise. D'un autre côté, nous traitons aussi l'information d'une manière intellectuelle, par le biais du raisonnement, la logique et l'analyse. Par l'instruction intellectuelle, nous en venons à savoir qu'un flux d'électrons courre jusque notre doigt dès que nous touchons un point de contact dans la prise, et nous pouvons apprendre à éviter de toucher les prises même si nous n'avons jamais eu d'expérience avec elles.


L'instruction expérimentale

L'éducation expérimentale a lieu au premier niveau, elle est automatique, rapide et souvent attachée aux réactions émotionnelles. Elle ne nécessite aucun enseignement formel, aucune pratique, aucune compréhension théorique, aucune observation, aucune logique. Elle repose sur ce que nous détectons dans le monde qui nous entoure.

Nous entrons dans le monde équipés pour apprendre rapidement à connaître notre environnement. Notre système nerveux est bombardé de stimulations sensorielles provenant à la fois de notre corps et hors de notre corps. Nous sommes capables, dès la naissance, de commencer à trouver des modèles dans ces stimulations, pour leur donner du sens. En faisant cela, nous faisons confiance dans deux facteurs : la contiguïté temporelle et la généralisation des stimuli. Par "contiguïté temporelle" je veux dire que des événements qui ont lieu près de nous dans un espace de temps rapproché ont un impact spécial sur notre système nerveux, ils forment une "association" dans notre cerveau.

Toucher une cheminée brûlante, ressentir de la douleur, et le système nerveux "apprend" à éviter toute cheminée brûlante ou allumée. Ainsi, par le processus de "généralisation" du stimulus, nous apprenons non seulement à éviter la cheminée allumée, celle qui a causé de la douleur, mais toutes les autres cheminées et tout objet qui ressemble à cette cheminée. En d'autres termes, sans avoir besoin de raisonnement, ni de logique, ni de mots ou compréhension, nous internalisons rapidement une certaine "connaissance" à propos du monde, ne touchez pas les cheminées allumées, elles brûlent ! L'importance d'une telle connaissance pour la survie est évidente. Pourtant, de nouveau, il faut noter l'imputation de la causalité, quand tout ce que nous expérimentons est contigu temporellement. Ceci s'applique aussi rapidement à tout résultat positif : prenez une pilule et la migraine disparaît. Nous attribuerons le soulagement à la pilule.


L'effet asymétrique de l'association et de la non-association

Il est important de comprendre que nous ne nous débarrassons pas si facilement des associations entre des événements importants. Si l'enfant, par accident, touche la cheminée plus tard, mais cette fois-ci éteinte et donc froide, et qu'il n'en ressente aucune douleur, son système nerveux n'effacera pas pour autant son appréhension des cheminées. Manifestement, cela ne serait pas très adaptatif en terme de survie : le lapin qui rencontre un renard menaçant, et qui vivra assez longtemps pour s'en souvenir, ne sera pas beaucoup aidé par un système nerveux qui effacerait toute connaissance de la peur des renards simplement parce que à une occasion, le lapin aura rencontré un renard qui n'aura pas fait l'effort de lui courir après pour en faire son dîner. L'association créée par la co-occurrence de deux événements significatifs ne se défait pas facilement. Si votre migraine a disparu la semaine dernière après avoir pris une pilule, mais ne décroît pas aujourd'hui après avoir pris une autre pilule, croirez-vous que la pilule n'a pas fait d'effet du tout ? Non, probablement pas.


Le renforcement intermittent

En effet, que se passe-t-il si l'enfant se frotte accidentellement à la cheminée dix fois, mais que celle-ci est toujours froide ? Avec une telle accumulation d'expériences, l'association entre la cheminée et la douleur s'effacera graduellement, mais, (ce "mais" est très important), si jamais le fait de toucher la cheminée lui causait de nouveau de la douleur, il en résulterait une association durable entre la cheminée et la douleur. Que quelqu'un mémorise automatiquement le fait que la cheminée était douloureuse (même un certain nombre de fois), ne signifie pas qu'elle ne brûlera pas la prochaine fois. Un renforcement occasionnel, intermittent, produit plus d'associations durables qu'un renforcement continu - si vous en doutez, regardez les joueurs sur les "bandits manchots" des casinos pendant un moment. L'effet de renforcement intermittent est aussi vrai pour la pilule suivie par un soulagement de temps en temps, s'il n'y a pas d'autre mécanisme apparent de soulagement disponible.


Le conditionnement superstitieux

J'ai évoqué une situation où il y a une relation causale entre la chaude cheminée et la douleur, et peut-être entre la pilule et le soulagement. Cependant, notre système nerveux n'a aucun moyen direct de le savoir. Cette conclusion appartient au domaine de la raison, pas de l'expérience. Supposez que par accident, un enfant attrape un nouveau jouet juste au même moment où un fort coup de tonnerre éclate et l'effraie. L'association sera faite entre le jouet et l'effrayant bruit, et l'enfant pourrait ensuite éviter ce jouet. Il est question ici de conditionnement superstitieux. Il est intéressant de noter que le terme de "superstitieux" est appliqué par l'observateur qui sait qu'en réalité il n'y a pas de lien causal. En fait, la plupart du temps, lorsque nous inférons de la causalité, nous ne pouvons pas réellement dire s'il existe un lien causal ou non. Nous prenons de la vitamine C et nous sentons mieux, ou nous n'attrapons pas de rhume, est-ce que l'un cause l'autre ? Nous sommes conduits à le penser, plus spécialement si nous avons d'autres raisons de le croire, l'autorité, les témoignages et les croyances en phase avec cette interprétation. Seule une recherche minutieuse, et prenant du temps, pourra vraiment nous dire s'il existe une relation causale impliquée dans tout cela.



Pour aller plus loin :
- Les médecines non conventionnelles ou les raisons d'une croyance. Jean Brissonnet
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif
- La magie et la raison. Simon Schraub
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie Thomas Sandoz

A lire aussi :
- Rubrique médecine & santé
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces"
- Toutes les nouvelles sur les thérapies alternatives
- Pourquoi ça marche ?
- Les illusions logiques
- La dissonance cognitive
- Le phénomène de preuve sociale
- Médecines parallèles et erreurs de raisonnement

References :
1- Beyerstein BL. Alternative medicine. Where's the evidence? Can J Public Health. 1997;88(3):149-150.
2- Gilovich T. How We Know What Isn't So: The Fallibility of Human Reason in Everyday Life. New York, NY: Free Press/Macmillan; 1991.
3- Schick T, Vaughn L. How To Think About Weird Things: Critical Thinking for a New Age. Mountain View, CA: Mayfield Publishing;1995.
4- Levy D. Tools of Critical Thinking. Boston, MA: Allyn and Bacon; 1997.
5- Alcock JE. Parapsychologie : Science ou Magie ? Oxford, UK: Pergamon; 1981.
6- Alcock JE. The belief engine. Skeptical Inquirer. 1995;19(3):14-18.
7- Festinger L. A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford, CA: Stanford University Press; 1957.
8- Alcock JE, Carment DW, Sadava SW. Attitude change. A Textbook of Social Psychology. 4th ed. Scarborough, Ontario: Prentice-Hall Canada; 1998.
9- Alcock JE. Chronic pain and the injured worker. Canadian Psychology. 1986;27:196-203.
10- Shorter E. From Paralysis to Fatigue: A History of Psychosomatic Illness in the Modern Era. New York, NY: Free Press; 1992.
11- Stone GC. Patient compliance and the role of the expert. Journal of Social Issues. 1979;35:34-59.
12- Leventhal H, Hirschman RS. Social psychology and prevention. In: Sanders GS, Suls J, eds. Social Psychology of Health and Illness. Hillsdale, NJ: Erlbaum; 1982: 387-401.
13- DiNicola DD, DiMatteo MR. Practitioners, patients, and compliance with medical regimes: a social psychological perspective. In: Baum A, Taylor SE, Singer JE, eds. Handbook of Psychology and Health. Vol 4. Hillsdale, NJ: Erlbaum; 1984: 5-64.
14- DiMatteo MR, Sherbourne CD, Hays RD, et al. Physicians' characteristics influencing patients' adherence to medical treatment: Results from the medical outcomes study. Health Psychol. 1993;12:93-102.

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