Confusion quantique,
la physique moderne confirme-t-elle le paranormal ?

(Suite)

La Mécanique Quantique n'implique pas que l'information peut voyager ainsi instantanément, en fait le transfert de l'information superliminale a été prouvé comme impossible dans toute théorie en rapport avec la relativité ou la mécanique quantique (Eberhard et Ross 1989). Il a été montré que si un appareil de communication plus rapide que la lumière était construit, ayant recours à la non-localité, chaque observateur isolé ne verrait qu'une fluctuation aléatoire d'un signal, rien qui soit compréhensible ni interprétable. Donc, même si nos cerveaux pouvaient fonctionner de manière non locale, ils ne recevraient aucune information utilisable. En fait, la violation de la localité ne survient seulement que dans notre description macroscopique des évènements quantiques. Ainsi, même dans le monde étrange de la Mécanique Quantique les psi et des mystiques ne pourront trouver de sanctuaire scientifique.

Comme le dit le physicien Jean Bricmont en ce qui concerne certains aspects de notre compréhension de la nature :

"La nature n'a nullement l'obligation d'être aimable à notre égard et, en particulier, de se laisser comprendre par ce petit animal qu'est l'homme en des termes qui lui sont accessibles intuitivement. Probablement ce que nous appelons 'intuition' est le résultat d'une adaptation à un environnement nécessairement macroscopique et que, lorsque nous essayons de comprendre ce qui se passe à un niveau plus fondamental, microscopique, cet aspect de notre esprit s'avère inadéquat."
J'ajouterais qu'il s'avère même "handicapant".

La fin du 20° siècle a vu une résurgence de la pensée magique et mystique quelque peu déplacée et anachronique dans notre société technologique. Mais pour ces mystiques des temps modernes, la science et la technologie ne sont pas totalement éloignées de leurs idées. Le progrès scientifique, et l'innovation technologique, ont engendré une avance incomparable et indéniable qui ne peut être ignorée, même par le plus anti-science d'entre les enragés du "bon vieux temps". Quiconque déclare avec force que la science soutien ou renforce ses théories peut recueillir un certain taux d'écoute, d'autorité et de respect plus qu'aucune autre chose.

C'est précisément ce qu'ont fait les mystiques du quantique lorsqu'ils affirmèrent que les théories les plus couronnées de succès, et les plus testées de ces cents dernières années, (la mécanique quantique) venaient soutenir leur vision de l'univers. Ils revendiquent le fait que la MQ légitime leurs vieilles croyances comme quoi la conscience humaine détermine en fait la réalité. Nous devons croire que la pensée humaine, contrairement à la matière et à l'énergie, est à la base même de l'univers. Les observations scientifiques, cependant, n'apportent aucune caution à ces affirmations. Il n'existe aucune preuve ni argument soutenant l'idée selon laquelle l'univers physique n'est qu'un produit de l'imagination elle-même sous-produit de notre esprit. Cette idée provient d'une erreur d'interprétation de la Mécanique Quantique, d'une traduction erronée du mathématique vers le philosophique.

L'intérêt du mysticisme quantique remonte en 1975 avec la publication du livre Le Tao de la physique de Fritjof Capra. Dans son ouvrage, il affirme que la MQ confirme des enseignements traditionnels des mystiques orientaux : que la conscience humaine est inextricablement liée à l'univers, formant un tout indivisible. Cette phrase en dit long : "Les pensées et les émotions créent des processus physiques (...) le monde, comprenant l'expérience de notre corps, est totalement déterminé par la façon que vous avez de le percevoir"(Capra 1975). Dans les années 1990, Deepak Chopra a écrit plusieurs livres qui se sont bien vendus surtout grâce au terme "quantique" apparaissant dans le titre ou au langage pseudo scientifique utilisé, comme "Le Corps quantique : trouver la santé grâce aux interactions corps/esprit" ou "Un corps sans âge, un esprit immortel : réponse de notre temps au vieillissement". Dans ses livres, Chopra promulgue sa position sur la médecine alternative, la guérison quantique, dans laquelle l'esprit seul peut guérir toutes maladies et nous donner l'immortalité. Chopra reprend d'ailleurs Capra dans cette phrase : "Le monde physique, comprenant nos corps, est une réponse de l'observateur. Nous créons nos propres corps tout comme nous créons notre expérience du monde.", "Les croyances, les pensées et les émotions créent les réactions chimiques qui maintiennent la vie dans chaque cellule." (Chopra 1993).

Si nous en croyons ces auteurs, la physique du 20° siècle a donc révélé que les visions matérialistes et réductionnistes du monde sont fausses et ont été invalidées. La spiritualisme et le holisme, veulent-ils nous en convaincre, sont les nouveaux paradigmes, exemplifiés par un esprit incorporel cosmique qui contrôle toute la réalité (rien que ça!).

Comment la mécanique quantique a-t-elle pu conduire ces gens à croire que l'esprit humain est l'arbitre final de la réalité ? Une partie du problème provient du fait que les mathématiques de la théorie quantique ont été "traduites" avec des mots, une interprétation dite "ontologique". Ce n'est pas parce qu'une théorie ou une équation peut être exprimée mathématiquement que cela implique automatiquement qu'elle est complètement comprise. Il existe de nombreuses interprétations philosophiques de la MQ, plusieurs d'entre elles ne montrent aucune différence dans leurs résultats empiriques mais étant donné qu'elles ne fournissent pas leurs propres prédictions, elles ne peuvent être considérées comme équivalentes. Pour chaque interprétation de la MQ utilisée pour soutenir les déclarations paranormales, il en existe une autre, qui n'est pas pire, mais qui n'apporte aucun appui aux élucubrations paranormales.

L'interprétation abusive de la MQ la plus souvent rencontrée, l'Interprétation de Copenhague, est aussi la plus largement partagée dans le monde de la physique. Un des principes majeurs de cette interprétation concerne la réduction de la fonction d'onde quantique. Cette fonction d'onde est une description mathématique d'un système quantique qui décrit tous les états possibles un système. Il s'agit essentiellement d'une "collection" de probabilités qui peuvent être utilisées, par exemple, pour déterminer la probabilité qu'une particule se trouve dans une certaine position. Avant que la mesure soit faite, la MQ nous dit que la particule est dans toutes les positions possibles, dans une superposition d'états. Quand la particule est observée, sa position est alors connue avec une précision beaucoup plus grande et la fonction d'onde est dite "réduite" dans un état déterminé : la réalité que nous observons.

Les charlatans du quantique voient la fonction d'onde comme une vibration d'un éther universel se répandant dans tout le cosmos, aussi réelle qu'un son ou une vague dans l'eau. Dans leur conception, la réduction est due à nos pensées ou même les pensées d'une conscience cosmique omniprésente dont nous sommes indépendants. Dans L'Univers Conscient, Mena Kafatos et Robert Nadeau unifient le concept de la fonction d'onde et de l'existence. "On pourrait donc en conclure que l'Existence, dans son état physique au moins, a été 'révélée' dans la fonction d'onde" (1990). C'est cette réduction de la fonction d'onde provoquée par l'acte médiateur humain de la mesure ou de l'observation qui a causé cette confusion entre la théorie quantique et la conscience. Puisque la conscience humaine fait, en fin de compte, l'observation, elle doit être, pour les mystiques du quantique, intimement connectée à la fonction d'onde et sa réduction.

Cet argument pourtant se dissout dans la sophistique étant donné que la fonction d'onde quantique n'est pas un objet physique tangible pouvant être manipulé par l'esprit humain. L'Interprétation de Copenhague dit clairement qu'il s'agit en fait d'un outil mathématique, d'une abstraction qui fait tout ce que les équations lui disent de faire. Le physicien Henry Pierce Stapp résume ce qu'en pensent les physiciens par cette phrase : "Dans l'interprétation de Copenhague, la notion d'une fonction d'onde absolue représentant le monde lui-même est rejetée sans équivoque. Les probabilités impliquées sont les probabilités de réponses spécifiées d'appareils de mesure sous certaines conditions bien précises."

L'interprétation de la pluralité des mondes de la MQ est une autre interprétation de plus qui a été mal comprise et mal traduite dans le but de renforcer les croyances dans le paranormal. Ce point de vue, développé par John Wheeler et Hugh Everett de Princeton, déclare qu'il n'y a pas de réduction de la fonction d'onde. Si un système quantique a dix états différents dans lesquels il peut évoluer, alors l'univers se "divisera" en dix copies de lui-même, chaque copie ayant un résultat différent de l'évènement quantique. Par exemple, quand un photon se trouve dans une situation dans laquelle il peut prendre un des différents chemins, nous aurons un nouvel univers pour chacun des résultats possibles.

L'univers est donc tel un buisson qui se ramifie constamment en de nouveaux "sous univers" chaque microseconde. Une fois qu'une branche surgit, il n'y a pas moyen de revenir à une branche antérieure ni d'obtenir de l'information à son sujet. Même cette interprétation, sans la fonction d'onde, a été récupérée pour tenter de "prouver" que la conscience contrôle l'univers. L'esprit humain dans cet optique est considéré comme un "sélecteur de canal" guidant la ramification et les sous-ramifications que prend un univers. Cette vision des pluralités de mondes, quoique qu'intrigante, ne reste qu'une spéculation de physiciens que rien ne vient appuyer. La plupart d'entre eux considère comme hautement improbable que l'univers se comporte d'une telle manière et pensent que la réduction de la fonction d'onde est plus raisonnable. Le plus important reste le fait que les prédictions de résultats expérimentaux ne s'éloignent pas de l'orthodoxe Interprétation de Copenhague. Lorsque deux théories peuvent expliquer un phénomène, les scientifiques de reportent au principe d'économie, ou Rasoir d'Occam, qui dit que la théorie ayant le moins de suppositions est préférable. Une réduction de la fonction d'onde étant plus simple qu'un univers se multipliant à l'infini.

Les descriptions de la Mécanique Quantique, des interactions entre observateurs et observés, conduisirent certaines personnes à en conclure que la conscience humaine était responsable de ce qui compose toute la réalité. Certaines expériences possèdent des caractéristiques qui semblent impliquer un transfert superliminal de l'information, ce qui est interprété comme la preuve d'un univers holistique instantané dans lequel tout est interconnecté. Bien que plusieurs interprétations aient été proposées et débattues pendant des années, la formulation conventionnelle de la Mécanique Quantique a été confirmée par de nombreuses expériences, aucune d'elles n'a violé, ni réfuté, la vision d'un univers réductionniste, discontinu, non local et non holistique sans rôle fondamental de la conscience humaine. En dépit du fait que les phénomènes psi n'ont aucun appui, ni preuve, expérimentaux, les vrais croyants ont usurpé la Mécanique Quantique dans le but de confirmer et soutenir leur système de croyance. Victor Stenger disait :

"Ils utilisent des arguments scientifiques non comme d'un outil pour trouver des réponses encore inconnues à de profondes questions, mais comme d'une brosse pour étaler un vernis de respectabilité sur des réponses qu'ils ont déjà décidées."


A lire :
- Impostures intellectuelles, de Sokal et Bricmont.
- Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences. J. Dubessy, G. Lecointre.
- Les matérialismes (et leurs détracteurs). J Dubessy, G Lecointre, M Silberstein.
- L'imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal.
- Initiation à la physique quantique : La matière et ses phénomènes. Valerio Scarani.
- Le Monde quantique, une introduction. J-M Levy-Leblond.

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