Le Rasoir d'Occam
utilisations et abus

Il y a quelque chose de très étrange dans le ciel qui bouge bizarrement et rapidement, mais qui pourtant n'émet aucun son du tout. Je n'ai jamais rien vu de tel, ce doit être un vaisseau spatial extraterrestre sans doute ? Plus tard, je me réveillai au milieu de la nuit, paralysé par la peur en ayant l'impression que quelque chose de très étrange était présent dans ma chambre. Cela semblait transparent et flotter sereinement au-dessus de moi. S'agissait-il d'un fantôme ?

Il est possible qu'à la fois un vaisseau extraterrestre et un fantôme puissent respectivement expliquer ces évènements étranges. Qui ne voudrait pas immédiatement accepter comme vraies ces espérances extraordinaires ? Etant donné nos obsessions culturelles vis-à-vis de ces phénomènes, il serait difficile de ne pas immédiatement penser à ces excitantes possibilités de réponses. Les personnes sceptiques savent bien que des explications ne sont pas nécessairement valides seulement à cause de leur nature séduisante et de la facilité avec laquelle elles viennent à l'esprit. Existe-t-il un outil, dans la boite sceptique, nous permettant d'évaluer de tels évènements de façon scientifique et sceptique ? Le rasoir d'Occam est justement cette puissante règle établie qui le permettra.

Le rasoir d'Occam n'est pas issu des dernières technologies de rasage. Il s'agit d'une méthode heuristique ou d'un principe rôdé utilisé pour guider les phases initiales dans la construction d'une théorie et dans la sélection des multiples choix de réponses. Aussi connu sous les noms de principes d'économie ou de parcimonie, il nous oblige à favoriser, parmi différentes théories ou plusieurs hypothèses équivalentes, celles qui ont le moins d'hypothèses injustifiées. Il ne s'agit pas d'une loi ou d'un principe scientifique et il ne peut justifier une position en soi, pourtant il peut être très utile pour ce qui est de décider quelles idées il faudrait étudier en premier lieu. L'analogie du rasoir se réfère au fait de "sabrer" ou de couper de la théorie les variables ou concepts superflus qui introduisent inutilement toutes sortes de complications.

Le rasoir d'Occam tire son nom de William d'Ockham (Occam étant sa variante latine) 1285-1349. Il était écrivain et théologien Franciscain et un des philosophes les plus influents du 14ème siècle. Ses enseignements furent parmi les premiers à être en rupture avec ceux des philosophes médiévaux le précédant, y compris le réalisme aristotélicien de Thomas D'Aquin. William luttait contre la pratique habituelle (toujours d'actualité) de décrire la nature en ayant recours à des abstractions non testables, tentant d'être aussi proche de la réalité physique que possible quelque soit le domaine étudié. On lui attribue une phrase célèbre: "Pluralitas non est ponenda sine neccesitate" c'est-à-dire : " La pluralité ne devrait pas être posée sans nécessité ", une autre de ses positions déclarerait : " non sunt multiplicanda entia praeter necessitatem" qui signifie " les entités ne doivent pas être multipliées sans nécessité". Des variantes modernes ont bien entendu vu le jour dont celle-ci "Ce qui peut être fait avec peu d'hypothèses sera fait en vain avec plus". William, cependant, ne fut pas le premier a exprimer de tels points de vue. La version la plus ancienne connue, attribuée à Aristote en 350 avant notre ère, déclare : "La nature prend toujours le chemin le plus court possible" et "Le plus limité, s'il est adéquat, est toujours préférable". Le théologien dominicain et philosophe français Durand de Saint-Pourçain (1270-1334) utilisait déjà ce principe avant William d'Occam. Plusieurs scientifiques ont depuis soutenu des principes de simplification identiques, comme la physicienne Nicole d'Oresme, Galilée et même Einstein qui disait : "Tout devrait être fait le plus simplement possible, ce qui ne veut pas dire de façon simplette ".

Le rasoir d'Occam n'est peut-être pas une loi exaltante ni même une propriété scientifique ni un axiome, mais son utilité cachée par son statut modeste en fait plutôt un principe bien établi. C'est un outil indispensable pour construire des modèles justes de théories à partir de données connues. Il y a toujours un nombre infini d'hypothèses possibles pour expliquer un ensemble de données ou d'observations d'un phénomène. Pour prendre un exemple mathématique, deux points sur un graphique peuvent être décrits par une équation décrivant une ligne droite, ou par des équations compliquant excessivement les circuits des lignes, ou même par des équations pour chaque type de ligne possible entre les deux extrêmes. Toutes ces équations, et leurs lignes résultantes, peuvent être réalisées dans le but de passer par les deux points, tout en convenant à toutes les données valables. Le rasoir d'Occam recommanderait, quant à lui, la relation linéaire la plus simple d'une ligne droite comme étant le meilleur candidat jusqu'à ce qu'une preuve supplémentaire, comme un point hors de cette ligne, garantisse qu'une solution plus complexe convienne.

Inévitablement il y a des fois où l'explication la plus simple pour un ensemble d'observations donné a été prouvée comme étant fausse. Souvent, ceci est présenté comme une preuve comme quoi le rasoir d'Occam est intenable. Cet argument trompeur ignore la nature heuristique du rasoir qui ne prétend jamais déterminer le vrai du faux d'une hypothèse. Il identifie seulement celle qui, logiquement, devrait être considérée et évaluée en premier, sinon, le rasoir d'Occam serait bien plutôt appelé "loi d'Occam".

La dérive des continents offre un exemple intéressant de théorie "victime" du rasoir d'Occam (et rejetée par les scientifiques) seulement pour se voir prouvée plusieurs années plus tard. Il a été reconnu il y a plusieurs siècles, par des marins et des cartographes, que l'Amérique du Sud et l'Afrique avaient des frontières et des côtes communes. Respectivement leurs côtes Ouest et Est semblent être telles qu'elles furent un jour imbriquées les unes dans les autres à la manière d'un énorme puzzle. D'autres preuves géologiques et fossiles suggèrent aussi que les continents ont bougé comme un radeau à la surface de la terre. Le météorologiste Alfred Wegener codifia cette idée dans un livre en 1915 "On the Origin of Continent and Oceans" (sur l'origine des continents et des océans). Il proposait que tous les continents étaient, par le passé, fusionnés en un méga continent qu'il appela le Pangée (grec pour "toute la terre"). La théorie selon laquelle des masses de terrain migrèrent sur la terre était pourtant presque unanimement tournée en dérision par les scientifiques.

Les preuves géologiques et fossiles étaient perçues comme non convaincantes étant donné qu'elles pouvaient être tout aussi bien expliquées par d'autres théories. La première débâcle de la théorie de Wegener était son hypothèse de l'existence de forces gargantuesques requises pour bouger les continents. Ses tentatives pour tenir compte de cet élément n'étaient pas persuasives pour la communauté scientifique et Wegener lui-même n'était pas convaincu. Un des exemples invoquait la gravité comme la force responsable de la dérive des continents. Les physiciens ridiculisèrent cette possibilité en montrant mathématiquement que les forces gravitationnelles étaient beaucoup trop faibles pour alimenter de telles errances des continents. Plusieurs années passèrent jusqu'à ce qu'un mécanisme plausible fut proposé cette fois-ci par un géologue écossais du nom de Arthur Holmes. Il proposa que la croûte terrestre était composée d'une mosaïque de plaques rigides et fracturées. En outre, il déclara que des courants de convection du manteau de la terre, alimentée par un dépérissement radioactif, bougeant ces plaques dans différentes directions à la surface de la terre. Ceci et d'autres propositions se développèrent dans la théorie d'Holmes nommée ensuite tectonique des plaques, qui dorénavant sert de base à notre compréhension moderne de la géologie et de l'évolution de la terre elle-même. Une entière acceptation pris plusieurs années, mais lorsque les preuves des plaques tectoniques devinrent incontestables, la dérive des continents eut finalement un mécanisme plausible pour son hypothèse dont l'acceptation fut pourtant retardée pendant des décennies.

Inversement, les premières théories du système solaire offrent une bonne illustration historique d'une application réussie du rasoir d'Occam en astronomie. Il est habituellement considéré comme absurde, et presque comique, que tant de gens pendant si longtemps aient accepté comme un fait le modèle géocentrique du système solaire dans lequel le soleil et les planètes orbitent autour d'une terre immobile. Le philosophe Ludwig Wittgenstein, lorsqu'il fut confronté à cette attitude, aurait commenté : "Oui, mais je me demande ce que cela aurait donné si le soleil tournait vraiment autour de la terre". Le fait est que cela aurait exactement la même apparence pour nous. Les modèles géocentrique et héliocentrique font des prédictions identiques pour ce qui est des mouvements du soleil dans le ciel vus depuis le sol de la terre.

Le problème avec le géocentrisme d'Aristote ou de Ptolémée implique des observations plus subtiles et plus sophistiquées. Il y avait jusqu'alors plusieurs mystères inexpliqués comme la brillance des planètes, les bizarres retards dans le circuit de leurs orbites, les mouvements apparents journaliers et annuels des étoiles, y compris le soleil et le fait que Mars et Vénus ne s'éloignent jamais bien loin du soleil comparés aux autres planètes. Ptolémée était obligé de concevoir toute une horde de relations complexes dans le but de maintenir son modèle géocentrique, résultant en une théorie de la terre, centre de l'univers, très complexe, avec les planètes connectées à des sphères imaginaires, orbitant elles-mêmes autour de la terre ensemble avec leurs planètes respectives. Aristarque de Samos, et plus tard Copernic, épousaient plutôt un modèle héliocentrique plus simple, avec le soleil au centre et une terre et les autres planètes tournant autour. Ce point de vue rendait compte de tous les mouvements célestes mystérieux d'une façon beaucoup plus simple que le modèle ptoléméen. Cette théorie moins compliquée, mais avec une puissance d'explication supérieure, sera le précurseur de la révolution copernicienne qui précéda la vision astronomique moderne.

Une des applications du rasoir d'Occam présente un excellent exemple de son utilité, en plus de ses limites, avec celle de la prise de décision médicale. Les étudiants en médecine apprennent, au début de leur carrière, qu'il est préférable de proposer un seul diagnostic pour expliquer un ensemble de symptômes que présente le patient, plutôt que des diagnostics séparés pour chaque symptôme. De ce fait, un patient se présentant avec une migraine, le cou rigide, de la fièvre et fatigué, a plus probablement une méningite que simultanément une tumeur au cerveau, des vertèbres endommagées, la tuberculose et une porphyrie sérieuse. Il s'agit d'une utilisation très pratique du rasoir d'Occam.

Cependant, les cliniciens plus expérimentés réalisent que les patients ont souvent plus d'une maladie. Avec le vieillissement, le nombre de conditions chroniques tend à augmenter et notre susceptibilité aux douleurs augmente. Au lieu de cela, une maladie nous prédispose souvent à d'autres maladies et désordres physiologiques. Par exemple, des patients atteints de diabète développent souvent des défaillances rénales, des maladies de coeur et des pathologies nerveuses. Des maladies peuvent survenir d'une cascade de causes et d'effets, comme un jeu de dominos. Le résultat final est que le rasoir d'Occam, bien que très utile au début, s'amoindrit ou disparaît totalement sous les complexités de la réalité.

L'outil que constitue le rasoir d'Occam ne servira sans doute pas beaucoup pour ce qui est des nouvelles théories du système solaire ou de la médecine, mais il peut par contre se révéler être une aide indispensable pour ce qui est des problèmes ou des mystères plus quotidiens et plus terre-à-terre rencontrés dans notre vie de tous les jours. Les véritables croyants dans le paranormal tentent souvent d'expliquer l'inconnu en ayant recours à quelque chose de plus inconnu encore. Par exemple, dans leur tentative d'expliquer un phénomène apparent de perception extra-sensorielle, ils conjurent des ondes cérébrales en tant que porteuses de l'information extrasensorielle.

Un survivant d'une EMI (expérience de mort imminente ou NDE) attribuera l'évènement qu'il a vécu à une expérience dans l'au-delà pour expliquer la sensation de flottement, de passage dans un tunnel et de vision d'êtres chers déjà décédés. Souvent les visites extra-terrestres sont, sans qu'il en soit besoin, appelées à la rescousse pour expliquer les constructions ingénieuses d'anciennes civilisations comme les pyramides égyptiennes. Ces hypothèses extraordinaires ne sont tout simplement pas utiles parce que des explications plus simples et fiables existent pour tous ces exemples. Nous pourrions accepter ces idées fantastiques à la limite si aucune des explications plus simples n'était capable d'expliquer ces pseudo phénomènes. Les conjectures paranormales sont taillées sur mesure pour le rasoir d'Occam, qui tranche dans les hypothèses injustifiées avec les lames de la parcimonie et de l'économie.

Une utilisation spécialement abusive et détournée du rasoir d'Occam est souvent faite par les créationnistes dans le but de soutenir leur déni pseudoscientifique de la théorie de l'évolution. Ils affirment parfois que le rasoir d'Occam vient confirmer le créationnisme contre l'évolution étant donné qu'un dieu créateur de tout est beaucoup plus simple que les mécanismes forts complexes nécessaires pour expliquer la sélection naturelle. Ce qu'ils oublient est que par "simple", le rasoir d'Occam se réfère réellement à la théorie dans son ensemble, avec un nombre limité d'hypothèses nouvelles. Le fait que la vie sur terre soit le produit de l'évolution est confirmé par de multiples éléments indépendants de preuve. L'évolution peut être extrapolée du fonctionnement normal de la vie, sans avoir à introduire une nouvelle loi physique ni de nouvelles propriétés. En fait, c'est une explication unificatrice élégante pour un ensemble de phénomènes biologiques observables. Le créationnisme, cependant, nécessite l'introduction d'un créateur omnipotent, hypothèse on ne peut plus extraordinaire qui n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, une partie connue du monde naturel; ils font entrer, pour tenter d'expliquer quelque chose de difficilement compréhensible, voire d'inexplicable, une entité plus inexplicable encore qui finalement n'apporte rien au débat mais pose encore plus de questions et complexifie davantage la théorie.

Créer une théorie pour expliquer un grand nombre de phénomènes disparates est effectivement une stratégie fréquemment rencontrée chez les excentriques et les croyants dans le paranormal, à tel point que cela a engendré sa propre dénomination : "les Théories du Tout". De telles théories grandioses tentent d'expliquer le fonctionnement sous-jacent de l'univers lui-même.

La théorie des Dr Schwartz et Russek dans leur livre "Living Energy Univers" (1999) en est un bon exemple. Ils stipulent des systèmes d'énergies en tant que systèmes vivants immortels à cause de la résonance de vibrations à l'intérieur du système lui-même (incompréhensible mais c'est pas grave, ça ne veut rien dire). Le résultat final est un grand univers joyeux dans lequel tout est interconnecté à tout, les idées ayant une réelle existence physique. A partir de ces concepts simples, ils essayent d'expliquer tout phénomène paranormal présumé. Ils invoquent le rasoir d'Occam pour justifier leurs affirmations, offrent une seule explication pour plusieurs phénomènes plutôt qu'une explication pour chacun.

Ce qu'ils oublient de dire est que leur explication unique est complètement réfutée par la logique ou les preuves, ils ne font que remplacer plusieurs petites hypothèses par une seule grande. Cela revient à dire tout simplement : "C'est magique". C'est une explication très simple et unificatrice pour tout et tout le monde. Le rasoir d'Occam ne confirme pas de telles théories à cause de la nécessité, ici aussi, d'introduire de nouvelles hypothèses majeures : la magie, des systèmes d'énergie vivants, une déité omnipotente, etc. Les suppositions paranormales douteuses sont aussi omniprésentes dans nos cultures qu'elles sont peu fiables. Ces exemples viennent de personnes habituées à court-circuiter rapidement les processus scientifiques et de la pensée critique dans le but de soutenir une croyance en une idée qu'ils affectionnent particulièrement, sur le fonctionnement du monde. Le rasoir d'Occam peut aider à créer une meilleure description de la réalité plus efficace et plus fructueuse, moins de temps perdu inutilement à pourchasser des idées bizarres en en éliminant d'abord et en ne gardant que celles méritant qu'on s'y intéresse le plus. Mais il ne peut pas être la réponse idéale et unique face à la complexité du monde physique.


Pour aller plus loin :
- Guillaume d'Ockham : Logique et philosophie. Biard J.

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