Procéder à la " véritable " analyse de soi est une entreprise illusoire […]. Nous pouvons d'ailleurs nous réjouir de l'impossibilité de découvrir un " noyau ", une " structure " ou un " programme " déterminés une fois pour toutes, dont tous nos faits et gestes ne seraient que des épiphénomènes.Mais que faut-il entendre au juste par comportement ? Au sens étroit, " l'action manifeste " ; au sens large, " toute activité signifiante, directement ou indirectement observable ", laquelle présente trois dimensions : cognitive, affective et motrice. L'observation ne porte pas uniquement sur le comportement, elle doit prendre également en considération les six variables de ce qu'il est convenu d'appeler l'" équation comportementale " (" cognitions, affects, actions, stimuli antécédents, conséquences anticipées, état de l'organisme ") et leurs interactions. Il s'agit donc d'un dispositif méthodologique complexe dont l'utilisation a révélé le caractère fallacieux de plusieurs croyances bien enracinées, telles que : le sens de tout symptôme est nécessairement inconscient et son " dévoilement " entraîne la disparition de ce dernier ; la communication " subliminale " est un prodigieux outil pédagogique (mythe à l'origine de la vente de cassettes d'" autothérapie " dont le seul effet tangible est la consolidation de la crédulité des consommateurs) ; ressasser les idées accablantes en délivre - alors que cela (ou s'efforcer de les ignorer) risque, au contraire, d'aggraver sérieusement notre état… Un abîme sépare la psychothérapie d'orientation scientifique - dominante dans les pays anglo-saxons - de ses consoeurs psychodynamiques, qui occupent encore pas mal de terrain ailleurs. Pour la première, la " voie royale " du changement, c'est l'action, tandis que les secondes continuent de tenir tête au démenti de l'expérience en tablant sur l'interprétation. Van Rillaer cite in extenso un long passage d'un article de Freud intitulé " Les voies de la thérapie psychanalytique ", faisant remarquer qu'il s'agit de la seule occasion où le prolifique théoricien mentionne " le caractère indispensable de l'action " dans le traitement des phobies et des troubles obsessionnels-compulsifs. En voici l'essentiel : On ne devient guère maître d'une phobie si l'on attend que le malade soit amené par l'analyse à l'abandonner. Il n'apporte alors jamais à l'analyse ce matériel qui est indispensable à la résolution convaincante de la phobie. […] Chez [les agoraphobes graves], on n'obtient […] de succès que si l'on peut les amener par l'influence de l'analyse à se conduire de nouveau comme des phobiques [légers]. […] ce n'est qu'une fois ce résultat atteint par l'exigence du médecin que le malade entre en possession de ces idées incidentes et souvenirs qui rendent possible la résolution de la phobie. […] Une attente passive semble encore moins indiquée dans les cas graves d'actions de contrainte [compulsions] […] dont l'analyse court toujours le danger d'amener beaucoup de choses au jour et de ne rien changer.La citation de Van Rillaer ne va pas plus loin, mais la phrase qui suit immédiatement est fort instructive : Il me semble assez clair qu'ici la technique appropriée ne peut consister qu'à attendre que le traitement devienne lui-même une compulsion, puis à utiliser cette contre-compulsion pour supprimer de force celle de la maladie1.Pour que nous comprenions bien de quoi il s'agit, James Strachey - artisan de l'édition anglaise de l'œuvre freudienne - nous renvoie au passage du récit de l'analyse du célèbre " Homme aux loups " où Freud explique comment il s'y prenait pour forcer la " guérison2 ". Il attendait, écrit-il, que le patient devienne très dépendant de lui et lui annonçait alors la date à laquelle le traitement devait prendre fin, quel que fût le résultat obtenu. La pression intolérable de cette annonce ébranlait les " résistances " du patient, qui produisait enfin le " matériel " dont l'analyse entraînait la dissolution de l'état morbide.
Évaluer objectivement les proportions relatives [des facteurs situationnels et des facteurs personnels de ce que nous vivons] est une opération difficile qui nécessite des observations soigneuses et beaucoup de réflexion. Dans une série de situations de la vie quotidienne, il s'agit seulement d'effectuer des attributions causales qui nous conviennent psychologiquement. Si nous souhaitons garder une relation heureuse avec notre conjoint, nous avons tout intérêt à attribuer ses comportements qui nous sont agréables à sa personnalité " profonde " et à expliquer ceux qui nous dérangent par des circonstances, dont il n'est pas (ou peu) responsable.Le bonheur conjugal serait-il incompatible avec la vérité ? Faire la juste part des facteurs explicatifs de notre vécu est certes difficile, et il est bien souvent impossible d'y parvenir complètement. Est-ce une raison pour renoncer à tout effort d'objectivité en la matière et choisir systématiquement l'explication la plus réconfortante ? Cet habitus consolateur ferait-il partie d'une saine " gestion de soi " ? Un psy comportementaliste peut-il suggérer l'automystification sans renier l'esprit scientifique qui est censé guider son travail, et dont il fait preuve lorsqu'il incite ses patients à observer froidement leurs comportements et à les consigner aussi fidèlement que possible ? Les résultats de la quête scientifique demeurent longtemps provisoires, sujets à révision jusqu'à ce que le cumul de preuves soit tel qu'il autorise à les tenir pour définitifs. La Terre est sphéroïdale, le sang circule, il n'y a pas de génération spontanée : plus de doute raisonnable là-dessus. La science du comportement est encore " juvénile " et son objet présente une redoutable complexité ; elle n'a donc pu générer jusqu'ici que des connaissances modestes. On peut sans doute parier qu'elles ne se multiplieront pas follement, mais elles seront toujours les seuls repères fiables au quasi-royaume du charlatanisme que sont les soins de l'esprit. Van Rillaer n'hésite pas à écrire que : La personne en psychothérapie qui, après dix séances, ne constate guère d'améliorations dans sa façon de réagir devrait réfléchir à la possibilité de changer de thérapeute et même de type de thérapie. La psychothérapie est une activité ou le charlatanisme et le bluff sont plus facilement répandus que dans la plupart des autres professions. C'est un type de relation où des abus de pouvoir sont fréquents. Le public a le droit de le savoir et de se défendre.Clarté, humilité, réalisme - la psychothérapie est davantage affaire de transpiration (d'effort soutenu) que d'inspiration - , portée critique : des qualités dont les livres de psys sont généralement avares. C'est parce que Psychologie de la vie quotidienne les possède toutes qu'il faut en saluer la parution3. A lire : - Psychologie de la vie quotidienne. Jacques Van Rillaer - Le livre noir de la psychanalyse. Collectif - Le dossier Freud : Enquête sur l'histoire de la psychanalyse. Mikkel Borch-Jacobsen - Le dossier Freud. Mikkel Borch-Jacobsen, Sonu Shamdasani - Mensonges Freudiens, Jacques Benesteau - Psychothérapie : Trois approches évaluées, Collectif - La psychanalyse, cette imposture, Pierre Debray-Ritzen - La psychanalyse au banc d'essai. Alain-Marie Blanchet - Les illusions de la psychanalyse, Jacques Van Rillaer - Sigmund est fou et Freud a tout faux : Remarques sur la théorie freudienne du rêve. René Pommier - Philosophie, mythologie et pseudo-science : Wittgenstein lecteur de Freud., Jacques Bouveresse
- La fantaisie évolutionniste de Freud - Transfert de croyance. Note sur l'inoculation psychanalytique - Le Réseau International des Critiques du Freudisme - Libres propos sur une mythologie et une pseudo-science : la psychanalyse. - Le "dressage pavlovien" des freudiens. Comprendre le conflit psychanalyse - psychologie scientifique Notes : 1- Ma traduction (" I think there is little doubt that here the correct technique can only be to wait until the treatment itself has become a compulsion, and then with this counter-compulsion forcibly to suppress the compulsion of the disease. " Lines of Advance in Psycho-analytic Therapy. The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. London : Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis, 1953-1974., vol. XVII, p. 166.) 2- From the History of an Infantile Neurosis. The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud. London : Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis, 1953-1974., vol. XVII, p. 11 3- Très correct dans l'ensemble, le travail éditorial n'est cependant pas sans défaut. J'ai relevé plusieurs occurrences d'un anglicisme flagrant : " biaisé " (pour faussé), ainsi qu'une tout aussi évidente impropriété : " suite à " (pour à la suite de). |