Le test de Rorschach

Le test des taches de Rorschach, ou psychodiagnostic, est un des tests les plus utilisés par les psychologues qui font preuve d'une incroyable perspicacité. Mais les stupéfiantes performances de ces génies du test de Rorschach ne sont-elles pas tout simplement qu'une variante de celles des astrologues, voyants ou diseuses de bonnes aventures qui lisent les lignes de la main ?

Introduit en 1921 par le psychiatre suisse Hermann Rorschach, le test ressemble plus à un jeu qu'à autre chose. On montre à une personne 10 taches d'encre et on lui demande de dire à quoi chacune d'elle ressemble. Tout comme les images tournoyantes de la boule de cristal, les taches ambiguës racontent à chaque fois une histoire différente à chaque personne se concentrant dessus. Il y a des papillons et des chauve-souris, des robes diaphanes et des noeuds papillon, des singes, des monstres et des ours faisant de l'alpinisme... Lorsqu'elles sont collectées et interprétées par un expert, les réponses de chacun aux descriptions des taches sont sensées fournir un portrait complet, pointu et fiable de sa personnalité.

Les preuves scientifiques de la fiabilité du test de Rorschach ont toujours été plutôt faiblardes. En 1965, des psychologues chercheurs ont même conclut à l'inutilité du test pour la plupart des buts pour lesquels on l'utilisait. La version moderne la plus connue du test, développée par le psychologue John Exner, a été promue comme supérieure scientifiquement aux versions antérieures. En 1997, une association de psychologues américains, the Board of Professional Affairs of the American Psychological Association récompensa Exner pour ses "contributions scientifiques" et approuva sa version du test de Rorschach comme "peut-être l'instrument de psychométrie le plus puissant jamais connu."

Contrairement à ces prétentions survoltées, une enquête plus approfondie montre que l'approche d'Exner est obsédée par les mêmes travers qui ont toujours entaché (c'est le mot) le test. Le test de Rorschach (comprenant la version d'Exner) a une forte tendance à toujours vouloir étiqueter à tort les gens normaux comme "malades". En plus, le test est incapable de détecter la plupart des désordres psychologiques (à l'exception de la schizophrénie et ses conditions connues associées de désordres lors de la réflexion), ni de réaliser un travail adéquat de détection de la plupart des traits de personnalité (Lilienfeld 1999, Lilienfeld, Wood et Garb 2000).

En dépit de ces imperfections, le test Rorschach est toujours en vigueur et utilisé dans les cliniques, les tribunaux et les écoles. Les psychologues utilisent parfois ce test pour aider un tribunal à déterminer lequel des deux parents devra assurer la garde d'un enfant. Il est utilisé dans les écoles pour identifier les problèmes émotionnels d'un enfant, et dans les prisons pour évaluer si un prisonnier peut être libéré sur parole. Les victimes suspectées d'abus sexuels, les pilotes de ligne suspendus pour alcoolisme, tous peuvent être confrontés un jour ou l'autre au test Rorschach, auquel un psychologue peut recourir pour établir une critique ou donner un avis décisif pour leur vie.

Dans les années 1940 et 1950, le test était considéré comme le "rayon-X de la psychologie" qui pouvait pénétrer les secrets les plus intimes de la psyché. Bien qu'il ait échoué dans de telles promesses, il possède toujours une mystique puissante.


Les analyses en aveugle et la mystique du Rorschach

Pourquoi une technique si douteuse scientifiquement est-elle autant vénérée par les psychologues ? La popularité durable du test de Rorschach n'a pourtant rien à voir avec sa validité empirique. Un des secrets du succès du Rorschach est certainement cette tendance qu'ont les cliniciens de faire tout reposer sur des anecdotes frappantes à propos de ses pouvoirs extraordinaires, plutôt que sur des études scientifiques rigoureuses pour en évaluer la valeur. Les psychologues qui tiennent ce test en estime auront toujours toute une collection d'histoires pittoresques à raconter à propos de comment le test est parvenu, miraculeusement, à révéler des faits cachés sur un patient, là où d'autres tests avaient échoué. En effet, la popularité du test est principalement due aux performances pseudo magiques - connues sous le nom d'"analyses en aveugles" - que les experts du Rorschach exhibaient à leurs collègues abasourdis dans les années 1940 et 1950.

Dans une analyse en aveugle, l'expert Rorschach était au courant de l'âge et du sexe du patient et on lui donnait les réponses du patient aux taches présentées. A partir de ce modeste échantillon d'informations, l'expert était en mesure d'établir une étonnante description en profondeur de la personnalité du patient. Pendant les années 50, la capacité de faire de tels stupéfiants "diagnostics en aveugle" était la marque, pour les psychologues, du véritable génie du test de Rorschach. Les performances étonnantes du "matériau" Rorschach convertit nombre de psychologues et en fit de vrais croyants.

Par exemple, un psychologue respecté rapportait comment, alors qu'il était encore étudiant, il participait à des conférences où la célèbre Marguerite Hertz interprétait le test. Les intelligentes observations de Hertz, basées sur le test, étaient "si détaillées et si exactes" qu'il les considérait avec grand scepticisme. Cependant, les doutes du jeune homme s'évanouirent le jour où lui et un ami présentèrent à leur tour les résultats au test d'un patient qu'ils connaissaient bien tous les deux : "Nous espérions bien voir Hertz commettre des erreurs dans son interprétation. Nous étions disposés à les faire ressortir devant tout le groupe. Nous fûmes cependant choqués lorsqu'elle fut en mesure de décrire son patient après avoir seulement lu les quatre ou cinq premières réponses. En 25 minutes, Hertz non seulement nous dit ce que savions déjà mais commença aussi à nous dire ce qui nous avait échappé mais qui était manifestement vrai une fois qu'elle l'avait fait remarquer." (Kaplan & Saccuzzo 1982, 379).

De telles performances, si étonnantes, eurent un sérieux effet sur beaucoup de psychologues en herbe. Comme un chercheur clinique l'observa : "L'analyse en aveugle est un des aspects spectaculaires de la technique Rorschach et a probablement été le facteur le plus important dans son acceptation auprès des professionnels." (Zubin 1954, 305).


Les génies du Rorschach : une énigme qui a besoin d'explication

Les performances des as du Rorschach donnèrent naissance à quelque chose de plus qu'une vague ressemblance avec la lecture des lignes de la main ou dans une boule de cristal, quoique quelques psychologues n'étaient pas loin de reconnaître un certaine ressemblance. Au début des années 60, cependant, les succès étonnants commencèrent à demander explication. La recherche révéla que les virtuoses du Rorschach ne possédaient pas de pouvoirs surnaturels. Au contraire, lors de plusieurs études célèbres, les experts Rorschach échouèrent misérablement lorsqu'ils tentèrent de faire des prédictions à propos de leurs patients (par exemple : Little & Shneidman 1959; voir le débat par Dawes 1994). De telles découvertes étaient paradoxales. Si les meilleurs trébuchaient autant et si simplement dans des études contrôlées rigoureusement, comment pouvaient-ils produire de telles performances étonnantes dans des analyses en aveugle ? La réponse à cette question était tout à fait compréhensible pour quiconque est familier des ruses et astuces de ceux qui lisent dans la main.


Quelques trucs fort simples

Deux judicieux commentateurs de la fin des années 40 avaient déjà deviné que certains génies du Rorschach réussiraient en ayant recours à des trucs. Dans un article intelligent et parfois humoristique, J.R. Wittenborn et Seymour Sarason de Yale, identifièrent trois stratagèmes simples des interprètes du Rorschach tentant de créer une fausse impression d'infaillibilité (Wittenborn & Sarason 1949). Le premier stratagème est aussi vieux que l'Oracle de Delphes de la Grèce Ancienne, dont les prophéties, notoirement ambiguës, étaient construites dans le but d'être toujours correctes, quelque soit le sens dans lequel on les prenait. L'Oracle dit un jour à un roi que s'il allait à la guerre il détruirait une grande nation. Encouragé, il lança une attaque et fut vaincu de façon désastreuse. La prophétie cependant n'était pas fausse. Après tout, l'Oracle n'avait pas spécifié quelle nation le roi allait détruire.

Wittenborn et Sarason notèrent que les interprètes du Rorschach recouraient à une tactique similaire, accouchant de "phrases ambiguës ou de clichés ésotériques qui pouvaient donner lieu à pratiquement toute interprétation qu'un développement postérieur nécessiterait ". Ensuite, ils observèrent que les adeptes du Rorschach s'assurent parfois leur succès en incluant quelques déclarations inconsistantes voire même contradictoires dans une même interprétation : "l'une ou l'autre de ces affirmations pourra ensuite être utilisée selon les circonstances. De telles ressources venant de l'examinateur sont souvent attribuées au test lui-même". Enfin Wittenborn et Sarason remarquèrent que les experts Rorschach tentaient de gonfler leur réputation en donnant des interprétations impressionnantes après avoir été mis au courant des faits : "Certains psychologues cliniques, lorsqu'ils sont mis au courant de caractéristiques cliniques importantes au sujet d'un patient disent 'Ah oui, nous avons vu des indications de ceci là, et ici, et là aussi'."

En dépit des trucs décrits par Wittenborn et Sarason il est difficile de croire que tous les as du Rorschach des années 1940 et 1950 n'étaient que des truqueurs conscients. L'explication est certainement plus compliquée que cela. Mais avant de poursuivre plus en avant, arrêtons-nous un instant pour parler de la psychologie de l'astrologie, de la voyance ou des "lecteurs" des lignes de la main.


Pour aller plus loin:
- What's Wrong with the Rorschach ? Science Confronts the Controversial Inkblot Test. (Qu'est-ce qui ne va pas avec le Rorschach ? La science face au très controversé test des taches d'encre) - James Wood, M. Teresa Nezworski, Scott Lilienfeld, Howard Garb.
- Psychologie de la vie quotidienne. Jacques Van Rillaer.
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif.

A lire aussi :
- Ce que le test de Rorschach nous apprend vraiment.

Références :
- What's wrong with this picture ? American Psychological Society
- The Rorschach Inkblot Test : a case of overstatement ? Wood JM, Lilienfeld SO.
- The Rorschach test in clinical diagnosis : A critical review, with a backward look at Garfield (1947)
- Limitations of the Rorschach as a diagnostic tool : A reply to Garfield (2000), Lerner (2000), and Weiner (2000)
- Le Cold Reading
- L'effet Forer ou Barnum ou effet de validation subjective

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