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Le test de Rorschach (Suite)

Les génies du Rorschach en tant que "lecteurs à froid"

Si les diagnostics avec le Rorschach n'étaient que du cold reading, comment cela pouvait-il marcher ? Un utilisateur du Rorschach lors d'une analyse en aveugle a accès à beaucoup plus d'informations qu'une simple diseuse de bonne aventure. Premièrement, les réponses au Rorschach contiennent habituellement de précieuses clés concernant la capacité intellectuelle du client et son niveau d'éducation. En outre, plusieurs réponses comprennent des allusions à propos des intérêts du client ou de ses occupations. Un exemple intéressant est l'analyse Rorschach du Prix Nobel Linus Pauling, chimiste, et qui a été publiée (Gacono et al. 1997). Voici quelques-unes des ses réponses aux taches : "les deux petites bosses centrales au sommet suggèrent une courbe de sinus...", " Cela me rappelle du sang et le noir de l'encre, du carbone et la structure du graphite...", " Cela me fait penser aux montres de Dali...".

Même les non-spécialistes peuvent deviner que la personne qui a donné ces réponses s'y connaît en mathématiques ("courbe de sinus") et en chimie ("la structure du graphite"), et a probablement d'autres intérêts culturels ou est amateur d'art (la référence à Salvador Dali). A côté de ces clés contenues dans les réponses au Rorschach, d'autres sources d'information sont souvent disponibles pour le spécialiste. Le fait que les résultats du test viennent d'une clinique particulière ou d'un hôpital peut être source de renseignements. Par exemple, si le test provient d'une personne hospitalisée en unité psychiatrique, les chances que le patient soit suicidaire ou coupé de la réalité sont grandes.

Ainsi, les utilisateurs du Rorschach qui entreprennent un "diagnostic en aveugle" sont souvent déjà en possession d'une abondance d'informations qui ferait se pâmer d'envie tout astrologue ou voyant. Dans la première partie de l'exécution du diagnostic, cette information peut être alimentée et donnée à l'auditeur dans un "style classique de lecture à froid". Dans le cas de Linus Pauling, la lecture pourrait commencer par : " Hmmm. C'est évidemment un individu brillant. Avec une bonne instruction, du type plutôt 'cérébral'. Axé sur la réflexion, probablement tout en évitant de réagir aux évènements d'une manière purement émotionnelle. J'ai l'impression qu'il s'agit plus d'un scientifique que d'un homme d'affaires ou d'un artiste, quoique que je voie quelques dispositions artistiques."

Si le test vient d'une source particulière - par exemple, un thérapeute qui travaille avec des clients modérément dérangés - l'utilisateur peut avoir recours à des affirmations Barnum adéquates. Par exemple, en voici une qui convient à pratiquement tous les clients d'une manière ou d'une autre : "Les émotions du patient ont tendances à être incompatibles en ce qui concerne leur impact sur la pensée, la résolution des problèmes et les comportements de prise de décision. Dans un cas, la réflexion pourra être fortement influencée par les sentiments. Dans un autre cas, même identique au premier, les émotions pourront être mises de côté et ne jouer qu'un rôle marginal..." Cette formulation, tirée d'un texte Rorschach (Exner 2000, 87), pourrait tout aussi bien avoir été tirée du fameux livre d'astrologie de Bertram Forer. A noter que les affirmations ne font que dire que les pensées du patient parfois dirigent ses sentiments mais que ses sentiments parfois contrôlent ses pensées. Bien que les déclarations semblent dire quelque chose d'important ou de spécifique, elles peuvent s'appliquer en fait à tous les clients (et probablement à tous ceux qui sont en train de lire cet article !).

De telles affirmations Barnum sont, semble-t-il, toujours prises au sérieux par un grand nombre de psychologues de nos jours, à en juger par l'impressionnante quantité de livres consacrés au Rorschach qui se vendent chaque année. Et on peut être sûr que quand les spécialistes du Rorschach des années 1950 sortaient de telles phrases pendant leurs analyses en aveugle, leurs collègues pensaient que quelque chose de vachement important avait été dit.

Une fois l'auditoire "chauffé" par des révélations si "profondes", le travail des génies du Rorschach devenait plus facile. Laissant de côté leur scepticisme initial, les clients commençaient à donner de l'information subtile ou moins subtile, pour nourrir la suite du "spécialiste", avec leurs gestes et mimiques. Celui-ci pouvait puiser dedans et s'en servir comme d'un guide pour ensuite faire des révélations de plus en plus précises. En toute vraisemblance, ils avaient aussi recours à la "poussée", décrite plus tôt. Voici un exemple hypothétique de ce que la "poussée" pourrait donner dans le style Rorschach :

Le spécialiste : - Il y a des signes d'un traumatisme très sévère, il peut être récent. Peut-être un viol ? Ou une agression violente ?
Le client : - Non. Elle ..
Le spécialiste : - Ce traumatisme peut avoir eu lieu pendant ses années d'adolescence voire même avant. Elle peut même le refouler tellement qu'elle ne s'en souvient pas.
Le client : - Elle a eu un accident de voiture sérieux alors qu'elle n'avait que 8 ans.
Le spécialiste : - Je pense qu'il peut s'agir de cela. Elle et les personnes qu'elle aimait ont été sévèrement blessées ?
Le client : - Oui.

Comme cet exemple le montre, la poussée peut mettre l'utilisateur du Rorschach dans une situation de gagnant-gagnant. Si la longue devinette à tâtons se révèle correcte - par exemple, la patiente a bien été violée ou agressée - alors la prédiction du spécialiste est tombée juste, il peut ensuite la réinterpréter pour qu'elle paraisse plus "proche" - ou déclarer que le traumatisme a bien eu lieu mais que la patiente refoule cette expérience !

Comme Ray Hyman le fit remarquer, un lecteur à froid (cold reader) peut tout à fait être honnête et sincère. Les professionnels du cold reading ont un terme, "assoupissement", pour décrire les individus qui s'engagent dans des lectures à froid psychiques alors qu'ils croient sincèrement en leur pouvoirs paranormaux. Pareillement, la plupart des utilisateurs du Rorschach des années 1950 qui usaient des techniques du cold reading croyaient probablement véritablement au test. Lorsque les usagers faisaient des déclarations au sujet de patients (comme par exemple des affirmations Barnum), ils faisaient l'unanimité et étonnaient même leur auditoire. Lorsqu'ils faisaient certaines conjectures hautement intuitives à propos de patients, ils voyaient qu'ils étaient souvent "proches" de la vérité, et que leur auditoire était très impressionné. Renforcé par le feedback de leurs collègues, ces spécialistes devenaient graduellement d'habiles cold readers, croyant que leur remarquable perspicacité était due au test de Rorschach.

L'ère des as du Rorschach appartient pour l'essentiel au passé. Bien que d'habiles cliniciens continuent de temps en temps à éblouir leurs étudiants avec leur étonnantes performances Rorschach, seuls quelques psychologues de nos jours se lancent dans des diagnostics publics en aveugle. Mais l'héritage des "grands" survit. L'aura magique créée dans les années 1940 et 1950 persiste comme une mystique, le respect presque religieux que vouent encore quelques cliniciens au test malgré son statut scientifique réduit en lambeaux. Le plus important peut-être : les utilisateurs du Rorschach contribuèrent à la croyance - toujours forte chez certains psy - selon laquelle les intuitions et l'expérience clinique apportent plus d'intelligence et de perspicacité que seule une connaissance scientifique peut le faire. Ce sont ces cliniciens qui ont toujours recours au test de Rorschach dans des buts pour lesquels il n'a pas réussi à démontrer son utilité, commettant l'erreur de croire que leur supposée perspicacité leur vient des extraordinaires pouvoirs du test, au lieu de leurs propres préconceptions et opinions.


Pour aller plus loin:
- What's Wrong with the Rorschach ? Science Confronts the Controversial Inkblot Test. (Qu'est-ce qui ne va pas avec le Rorschach ? La science face au très controversé test des taches d'encre) - James Wood, M. Teresa Nezworski, Scott Lilienfeld, Howard Garb.
- Psychologie de la vie quotidienne. Jacques Van Rillaer.
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif.

A lire aussi :
- Ce que le test de Rorschach nous apprend vraiment.

Références :
- What's wrong with this picture ? American Psychological Society
- The Rorschach Inkblot Test : a case of overstatement ? Wood JM, Lilienfeld SO.
- The Rorschach test in clinical diagnosis : A critical review, with a backward look at Garfield (1947)
- Limitations of the Rorschach as a diagnostic tool : A reply to Garfield (2000), Lerner (2000), and Weiner (2000)
- Le Cold Reading
- L'effet Forer ou Barnum ou effet de validation subjective