Qui sont les croyants au paranormal ?

Analyse et signification sociologique des croyances au paranormal.

Jean-Bruno Renard in "Le merveilleux", sociologie de l'extraordinaire.

L'analyse des croyances au paranormal selon la catégorie socioprofessionnelle révèle clairement une sureprésentation chez les cadres moyens. Les sondages d'opinions sur les croyances au paranormal, en particulier SOFRES 19811, montrent que sur 11 croyances au paranormal, 8 sont supérieures à la moyenne dans la catégorie "cadres moyens". Il s'agit des croyances aux guérisons (48% des cadres moyens contre 41% de l'ensemble des personnes interrogées), à la télépathie (49% contre 37%), à l'astrologie (49% contre 36%), aux OVNI (42% contre 31%), aux horoscopes (29% contre 25%), à la cartomancie (23% contre 19%), aux envoûtements (22% contre 18%) et aux tables tournantes (23% contre 15%).

La croyance aux sourciers et à la radiesthésie est la plus forte chez les agriculteurs (76% et 49% contre 58% et 40%). Quant à la croyance aux fantômes, elle est trop faible pour pouvoir être statistiquement significative (4% des personnes interrogées). Les analyses de Pierre Bourdieu sur la culture des classes intermédiaires nous semblent ici pertinentes. Le paranormal fait partie des formes culturelles situées aux marges inférieures de la culture légitime, aux côtés du roman policier, de la bande dessinée, de la science fiction, du cinéma, du jazz, etc.

Plus précisément, ces nouvelles classes, parce qu'elles sont de plus en plus nombreuses dans la société, sont aussi les plus jeunes. Leur culture puise donc abondamment dans ce que Bourdieu appelle les "ressources de l'anti-culture adolescente", parmi lesquelles il cite l'astrologie, les extraterrestres, le magnétisme, la parapsychologie, les phénomènes psi, la télépathie, la vulgarisation parascientifique2.

Dans la carte de répartition du capital culturel (niveau d'éducation) et du capital économique (fortune et revenus), ce groupe social occupe le pôle du capital culturel fort associé à un capital économique faible. Ne pouvant participer financièrement et socialement à l'élaboration et à la reproduction de la culture légitime dominante, mais étant détenteur d'un capital culturel relativement élevé, les membres de ce groupe cherchent à s'imposer par la légitimation de nouvelles formes de culture2. Bourdieu souligne en outre la dimension contestataire de ce savoir marginal.

Cette idée d'importation de la disposition savante s'applique particulièrement aux parasciences qui, bien que marginales, prennent toujours la science pour modèle3. À partir des données du sondage réalisé par la SOFRES, nous avons tirés quelques résultats synthétiques permettant de mieux cerner les croyants et les croyances au paranormal. Par exemple e en terme de sexe et d'âge, on obtient la typologie suivante :

On voit que 8 croyances sur 11 sont sureprésentées chez les jeunes, confirmant ainsi les analyses proposées plus haut. Seules les croyances à la radiesthésie et surtout aux sourciers sont plus fortes chez les personnes plus âgées, ce qui correspond à leur enracinement dans l'ensemble de la population et plus particulièrement chez les paysans, dont la moyenne d'âge est élevée.

On observe une différenciation entre les croyances nettement féminines, qui concernent essentiellement la divination (cartomancie, astrologie, horoscopes), et des croyances plutôt masculines, en particulier la croyance aux OVNI, si imprégnée de mythologie technico-scientifique.


Pour aller plus loin :
- Le merveilleux, sociologie de l'extraordinaire. Jean-Bruno Renard.
- Le paranormal. Henri BROCH.
- Parapsychologie : science ou magie? James E Alcock.
- Paranormality. Why we see what isn't there. Richard Wiseman.

A visiter :
- Croyances et paranormal.

Références :
1- Enquête commanditée par le magazine Bonne Soirée et réalisé en juillet-aout 1981 par la SOFRES auprès d'un échantillon représentatif de la population française de 2350 âgés de 15 ans et plus.
2- Pierre Bourdieu. La Distinction. Critique sociale du jugement.
3- Gérard Chevalier. Parasciences et procédés de légitimation, Revue Française de Sociologie, 1986, pp 205-219.

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