Menteurs, guignols et autres imposteurs

Gouverne-t-on un pays avec l'horoscope ? Gouverne-t-on un pays avec l'horoscope ?

Gérald Bronner

Le président François Mitterrand consultait régulièrement une astrologue, Élizabeth Teissier, de 1990 à 1995. Pour ceux qui en douteraient, l'intéressée avait pris soin d'enregistrer (avec le consentement du Président, a-t-elle prétendu) certains de leurs entretiens. L'astrologue a révélé ces "consultations présidentielles" la première fois en 1997 dans un livre(1), puis lors d'une interview avec Karl Zéro en juillet 2000 (dans l'émission Le Vrai Journal). A cette occasion, certains extraits des discussions entre le Président et l'astrologue furent même diffusés sur l'antenne de Canal+. On s'en amusa. Mitterrand avait dissimulé durant son septennat des secrets plus importants... Mais une question demeure cependant : comment un homme intelligent et cultivé, assumant les plus hautes responsabilités de l'État, avait-il pu recourir à l'astrologie pour prendre certaines décisions ?

Pour sa défense, rappelons que la situation est pas inédite. Au cours de l'Histoire, nombreux hommes d'État ont mobilisé toutes sortes de méthodes magiques de prédiction. Dans son Histoire de l'avenir(2), l'historien Georges Minois rappelle le goût immodéré des politiciens de l'antiquité pour les présages et les divinations. Plus récemment, Ronald Reagan, qui gouverna la nation la plus puissante du monde de 1981 à 1989, s'est fait conseiller, lui aussi, par une astrologue californienne du nom de Joan Quigley. On le sait par ailleurs, certains patrons d'entreprise font appel, pour leurs recrutements, à la numérologie, la morphopsychologie, la graphologie...

Ces disciplines sont elles fondées pour que des décideurs y aient ainsi recours ? C'est du moins ce que voudrait faire croire Élizabeth Teissier lorsqu'elle déclare au Nouvel Observateur en août 2000(3) : "Si un homme aussi intelligent que François Mitterrand prenait l'astrologie en compte, pourquoi ne pas la réintroduire comme science ? "

Pourtant, c'est une idée difficilement acceptable. Les astrologues peuvent avoir raison. Mais, n'est-ce pas, comme l'écrivait Cicéron, parce que "les haruspices ne sont pas malchanceux au point que jamais n'arrive par hasard l'événement qu'ils ont annoncé" ?(4) La validité de l'astrologie serait ainsi moins scientifique que statistique. En témoigne l'expérience de ce groupe de rationalistes canadiens qui, chaque année, s'amusent à faire des prédictions sur l'avenir du monde au hasard. Concrètement, ils tirent trois fléchettes sur trois cibles différentes pour déterminer le lieu, l'heure et l'événement de leur prophétie. Or, même avec cette méthode "hasardeuse", ils obtiennent des résultats équivalents, voire supérieurs, à ceux des "meilleurs" astrologues et voyants de leur pays(5).

En France aussi, les astrologues font régulièrement la preuve de leur incompétence dans les magazines : amusez-vous à relire leurs prédictions un an après qu'elles ont été énoncées. Vous constaterez que beaucoup sont erronées. La fameuse astrologue de Mitterrand est elle-même régulièrement épinglée pour ses innombrables erreurs(6).

On en revient donc à cette question comment expliquer que des dirigeants (politiques ou économiques) puissent faire appel à la divination ? Le recours à de telles pratiques est en effet d'autant plus déroutant qu'il touche des individus censés prendre des décisions qui impliquent des destins collectifs en s'éclairant de la seule raison. Or, il est difficile de croire ces hommes ponctuellement dépourvus d'intelligence lorsqu'ils font appel à l'astrologie et à la superstition.

En réalité, leur recours aux croyances irrationnelles relève d'une certaine logique. Sans que celle-ci ne légitime en rien la voyance, l'astrologie, la superstition et ceux qui en font le commerce, parfois, le recours à de telles pratiques n'est pas aussi absurde qu'il pourrait paraître.

Examinons pour cela la plus indéfendable d'entre elles : la croyance superstitieuse. La plus indéfendable parce que fondée sur aucun argument. Qu'y a-t-il de plus absurde, par exemple, que de toucher du bois pour s'assurer du bonheur ? On peut trouver toutes sortes de justifications historiques à cette croyance (le bois est le symbole de l'arbre qui est un lien entre le Ciel et la Terre, la croix du Christ était en bois, etc.). Mais, la plupart du temps, vous ne trouverez aucune de ces raisons dans l'esprit de celui qui "touche du bois" au moment où il cherche à se prémunir du mauvais sort.

Or, qui n'a jamais touché du bois ? Qui n'a pas son stylo préféré pour passer des examens, un habit de prédilection pour certaines circonstances, un itinéraire dans la ville qu'il lui coûterait de ne pas suivre ? Qui n'a jamais compté ses pas, n'a jamais voulu voir comme un bon augure telle insignifiance du hasard (une chanson que nous aimons et qui passe à la radio au moment où nous l'allumons, un rayon de soleil qui traverse les nuages ... ) ? Tous, nous avons nos petits rituels. Et rares sont ceux qui vivent avec un tel esprit de sérieux qu'ils ne s'y abandonnent jamais. Seulement voilà, on ne s'y abandonne pas en n'importe quelle circonstance : les situations d'incertitude, les moments anxiogènes encouragent les pratiques superstitieuses. Pendant les guerres(7), les épidémies(8), avant une grande compétition sportive, dans l'attente d'un événement important, etc., ces pratiques réapparaissent. Les voyantes connaissent bien les raisons qui font qu'on les consulte.

Tous les cahiers de prières, les ex-voto, ne sont pas autre chose qu'une tentative d'avoir prise sur une situation d'incertitude qui nous fait violence. Avez-vous des problèmes de santé, recherchez-vous un emploi, avez-vous des problèmes de coeur... ? Vous pourrez être tenté de recourir aux services que sait rendre toute pratique magico-superstitieuse : vous donner l'impression, même pour un court instant, que vous augmentez vos chances de résoudre votre problème.

Ainsi, à chaque fois que nous sommes confrontés à une situation angoissante, dont les enjeux nous paraissent importants mais dont le terme nous semble incertain, nous sommes tentés de recourir à une pratique magique (qui peut être aussi anodine que de fermer les yeux en souhaitant très fort que notre désir se réalise : par exemple, la guérison d'un proche).

Cette tentation, à laquelle nous ne sommes jamais obligés de céder, est plus forte non seulement dans les périodes de stress, mais aussi à certains âges. Ainsi, le sociologue Antoine Delestre(9), qui a réalisé plusieurs enquêtes sur les croyances, montre que les adolescents sont plus superstitieux que toutes les autres classes d'âge. Ils sont 43% à porter autour du cou un objet porte-bonheur contre 29,4% chez les 20-24 ans et 34,6% pour les 25-39 ans.

De même, les 15-19 ans possèdent plus souvent un chiffre porte-bonheur : 38,6% d'entre eux contre 27% des 20-24 ans, 22% des 25-39 ans et 27,7% des 60 ans et plus. C'est aussi à cet âge que l'on répond le plus souvent "oui" à la question : "Y a-t-il des chiffres, des objets, des animaux qui portent malheur ?" Période de construction de l'identité, de profonde transformation, l'adolescence suscite bien des angoisses et il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'elle favorise les pratiques superstitieuses.

De même, les femmes sont, en moyenne, plus superstitieuses que les hommes. Mais cette tendance s'estompe dès qu'elles exercent une profession et sont indépendantes. En réalité, celles qui sont les plus superstitieuses sont les femmes au foyer. Non pas en raison d'un niveau d'études inférieur qui ferait d'elles des proies plus faciles pour l'obscurantisme : les sociologues Daniel Boy et Guy Michelat(10) ont montré que le rapport entre niveau d'instruction et croyances magiques était loin d'être clair : les croyants sont aussi nombreux par exemple chez les diplômés du supérieur (d'une filière non scientifique) que parmi les titulaires d'un simple certificat d'études ou d'un brevet.

En fait, c'est parce qu'elles ne sont pas tout à fait maîtresses de leur destin, et que cette vulnérabilité est angoissante, que les femmes au foyer cèdent plus que d'autres à la tentation superstitieuse. Pour les mêmes raisons, les chômeurs croient davantage en l'astrologie (63 %) que la moyenne des Français (44 %). On notera au passage un parallèle intéressant entre la consommation de psychotropes et celle d'horoscopes : selon une enquête de l'INSEE d'avril 1994, les chômeurs et les femmes au foyer sont aussi les plus gros consommateurs de tranquillisants en France.

Montrer que la tentation superstitieuse s'explique par l'angoisse plus que par la bêtise ne suffit pas à la consacrer comme quelque chose de raisonnable. Et pourtant, chacun d'entre nous peut avoir de "bonnes raisons" de s'en remettre à l'irrationnel.

Pour le comprendre, prenons l'exemple de ce sportif qui s'est préparé toute l'année pour remporter une compétition importante. Il s'est entraîné régulièrement, a surveillé son alimentation et a tenté d'avoir un mental au top le jour J. Il se trouve qu'avant d'entrer sur le stade, il préfère chausser sa basket droite d'abord, puis la gauche (Zidane, lui, boit aussi une gorgée d'eau minérale). Ce n'est pas un hasard, il fait toujours cela, mais il lui coûterait de ne pas le faire aujourd'hui plus que n'importe quel autre jour. Pourquoi?

En fait, la situation est celle-ci : il a déjà accompli tout ce qui était en son pouvoir pour maximiser ses chances de victoires, il ne peut plus rien faire à présent qu'il est dans son vestiaire. Cette petite manie superstitieuse lui paraît donc anodine et lui permet de se réconforter au moment où il en a le plus besoin. Notez que cette pratique ne lui coûte rien, ni en temps, ni en énergie, ni en argent. Croit-il vraiment qu'il lui suffise de mettre sa chaussure droite avant sa chaussure gauche pour être brillant lors de la compétition ? Certainement pas. Dans le cas contraire, il ne se serait pas entraîné aussi dur pendant de longs mois pour en arriver là où il en est. Il adopte seulement la stratégie du "On ne sait jamais", "Ne tentons pas le diable". Il la pratique parce qu'elle ne lui coûte rien et non pas parce qu'il croit fermement que cela va l'aider. De même, nous pouvons lire notre horoscope sans croire vraiment à l'astrologie, mais préférer qu'il nous soit favorable plutôt que défavorable.

La plupart du temps, nous avons un type de rapport à la pratique superstitieuse qui rappelle le slogan de la Française des jeux : "C'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros !". Celui qui joue au loto sait que ses chances de gagner sont extrêmement faibles, il ne croit donc pas qu'il va gagner. Ou plutôt il y croit très peu (s'il n'y croyait pas du tout, il ne jouerait pas). Si peu que, si les gains promis n'étaient pas mirobolants, il n'achèterait jamais son droit de participer au jeu, si minime soit le coût du ticket. Il en va de même pour la vie quotidienne : la plupart d'entre nous ne cèdent à des superstitions que si celles-ci sont peu coûteuses au regard des enjeux qui, eux, nous paraissent exorbitants.

C'est là le paradoxe de la croyance superstitieuse : nous y adhérons sans y croire vraiment, mais nous y croyons tout de même suffisamment pour y adhérer. Nous adoptons a notre insu un raisonnement "coûts versos opportunités", "inconvénients et avantages". Une stratégie face à l'incertain qui n'est pas si irrationnelle qu'on peut le penser a priori.

D'ailleurs, lorsque nous répondons à un sondeur que nous ne sommes pas superstitieux, nous en sommes intimement convaincus à ce moment-là, en situation "normale". Mais nous avons beau être de bonne foi, il n'empêche que nos petits rituels intimes, oubliés, resurgiront dés que la vie nous jouera un mauvais tour, ou que nous serons face à une situation angoissante.

La superstition, la magie, la volonté d'en savoir plus sur l'avenir restent malgré tout, dans notre lutte contre l'incertitude, des stratégies de la dernière chance. On va certes voir le magnétiseur pour tenter de soigner son psoriasis, mais c'est parce que tous les dermatologues consultés auparavant n'auront pas pu nous en débarrasser.

L'être humain, contrairement à l'animal, a une conscience particulièrement aiguë de l'espace des possibles qui s'ouvre devant lui, il sait souvent qu'une décision peut orienter son destin vers un avenir qu'il ne maîtrise pas. C'est la condition même de notre liberté, c'est aussi un fardeau parfois lourd à porter. Face à ce destin, il n'y a pas de grands et de petits hommes, il n'y a que des individus confrontés à des situations plus ou moins anxiogènes, plus ou moins incertaines. Certains métiers particulièrement stressants ou risqués sont plus propices à la superstition.

Vous ne trouverez guère de superstitieux parmi les experts-comptables ou les contrôleurs des impôts, ni parmi les caissières. En revanche, ils sont nombreux chez les comédiens, les militaires (au front, du moins), les mineurs... et chez les hommes d'État.

Nous rendons souvent nos dirigeants politiques responsables des maux d'une nation et ils le sont quelquefois. Mais, admettons-le, leurs décisions ont une portée dont la complexité dépasse les capacités d'anticipation d'un être humain normal. Quelle que soit l'envergure de celui qui le revêt, le costume d'homme d'État est toujours trop large. Exposés au jugement de l'opinion publique, de commentateurs innombrables, il n'y a rien d'étonnant à ce que ces hommes soient tentés d'avoir recours à des disciplines parascientifiques pour essayer d'y voir plus clair. Elles sont les seules, on l'a dit, à pouvoir rendre le genre de services qu'on leur demande, pour illusoires qu'ils soient.

N'oublions pas, cependant, que ces services sont absolument marginaux dans l'exercice du pouvoir. François Mitterrand ne demande pas à son astrologue s'il doit déclarer la guerre, il lui demande de l'aider à trouver une date propice pour le faire. C'est ce que nous apprend la lecture des entretiens issus du livre d'Élizabeth Teissier(11). Il interroge l'astrologue sur les dates favorables à l'organisation du référendum sur le traité de Maastricht en 1992 et sur le déclenchement de l'opération militaire au Koweit en 1991.

Cela peut choquer, bien entendu. Mais, comme tint à le préciser Mazarine Pingeot, la fille longtemps cachée du Président(12) : "Mon père n'attendait pas les avis de madame Teissier pour prendre des décisions politiques importantes." François Mitterrand était un homme malade et un des thèmes récurrents de ses entretiens avec l'astrologue était celui de sa maladie et de son évolution. Lorsque la science ne peut plus atténuer nos angoisses, il reste les parasciences...

Que les hommes d'État puissent avoir recours marginalement à l'astrologie ne doit pas nous scandaliser. Les astrologues auraient tort, pourtant, d'en tirer de l'orgueil. Car si cette pratique révèle peu de choses sur leurs compétences, elle en dit surtout beaucoup sur la solitude du pouvoir.


Pour aller plus loin :
- Manuel de nos folies ordinaires. Gérald Bronner, Guillaume Erner
- Astrologie, derrière les mots. Laurent Puech
- Au coeur de l'extra-ordinaire, Henri BROCH

A lire aussi :
- Des astres réactionnaires ?
- Votre horoscope et thème astral
- Votre véritable signe zodiacal
- L'astrologie et les éléments de persuasion cachés
- La machine à croire fabrique l'irrationnel

Notes :
1- Elisabeth Teissier, Sous le signe de Mittérand, sept ans d'entretiens.
2- Georges Minois, Histoire de l'avenir.
3- Le Nouvel Observateur, 3 aout 2000.
4- Cicéron, De la divination.
5- Renaud Marhic, Guide critique de l'extraordinaire.
6- Alain Cuniot, Incroyable mais faux.
7- Alain Ruffat, Les superstitions à travers les âges.
8- Jean Delumeau, La Peur en Occident.
9- Antoine Delestre, Les religions des étudiants.
10- D. Boy et G. Michelat, Croyances aux parasciences : dimensions sociales et culturelles, in Revue française de Sociologie, 1986.
11- Op.Cit.
12- L'Humanité, 26 juin 2000.