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Les synchro-énergiseurs cérébraux (Suite)

Deux réflexions prudentes surgissent dans la tête des sceptiques, qui ont déjà vu et entendu les déclarations de ces "expansionnistes de l'esprit". Premièrement, la connaissance de la recherche en électrophysiologie les conduit à poser la question de savoir si toute sorte de disposition mentale unique pouvait être garantie quand, et seulement quand, les ondes alpha prédominent dans l'EEG. Deuxièmement, les spécialistes considèrent comme improbable que des bénéfices psychologiques et physiques s'amplifient simplement en cultivant leurs ondes alpha. Au regard de la première de ces réserves, Fenwick (1987, p. 105) faisait remarquer :

(.) les rythmes de l'EEG sont des indicateurs très "simples" de l'activité sous-jacente du cerveau. Ils sont le résultat de la synchronisation de grands ensembles de cellules, et ainsi, leur apparence reflète des processus régulateurs diffus qui ne sont pas spécifiques. Toute image d'EEG aura de multiples causes, et différents états (de conscience) peuvent conduire à des images d'EEG identiques. (.) Ainsi, extrapoler, à partir de rythmes d'EEG, des états mentaux spécifiques est à la fois hasardeux et aléatoire.

Outre le fait que les nouveaux enthousiastes des ondes cérébrales alpha aient échoué pour ce qui est d'inclure des groupes de contrôle appropriés durant leurs démonstrations de "conscience alpha", les sceptiques ne manqueront pas de rappeler aux fondus des ondes alpha plusieurs faits bien connus, provenant de la littérature sur les EEG, qui auraient dû les obliger à se poser des questions à propos de leur mission de départ (Beyerstein 1985). Par exemple, les espèces non humaines, qui ne pratiquent pas la méditation, ni n'aspirent à de hauts niveaux de conscience, produisent des ondes alpha. Richard Caton l'a démontré chez des chats dès 1875. De même que tout électroencéphalographe compétent, sait que la plupart des gens produisent des ondes alpha quand ils ferment simplement leur yeux et bloquent tout effort mental pénible.4

La plupart des mordus de la méditation répugneraient à concéder que méditer n'est rien d'autre que fermer les yeux, tout en restant assis dans un endroit paisible.

De plus, on sait depuis quelque temps qu'un certain pourcentage de la population produit un peu, ou pas du tout, d'ondes alpha dans certaines circonstances (Golla, Hutton & Walter 1943), et personne n'a été capable de montrer que, en tant que groupe, ils étaient ostensiblement dénués des qualités désirables attribuées aux grands producteurs d'ondes alpha par les vendeurs d'appareils. Même ceux, dans le mouvement potentiel humain, qui évitent les déclarations les plus grandioses sur la "conscience alpha" (telles que la croyance partagée que les ondes alpha seraient la porte menant vers des états transcendants extatiques ou des pouvoirs psychiques) et prétendent simplement que les ondes alpha sont un index de relaxation, sont gênés quand on les informe que les enfants ayant un déficit d'attention, ou hyperactifs, tendent à être d'excellents producteurs d'ondes alpha, et ce, malgré leur absence d'entraînement et leur moindre état d'esprit au repos (Grûnewald-Zuberbier et al. 1975, Beyerstein 1985). Fenwick (1987) achève de mettre à mort cette croyance en faisant remarquer que les ondes alpha sont souvent perçues lors des comas profonds, notamment avant la mort.

Le concept de "conscience alpha" pose encore plus de problèmes dès lors que des électroencéphalographes reproduisent les expériences et les mesures des pionniers, en employant cette fois des groupes de contrôles, évaluant la suggestion et les effets d'acquiescement. Finalement, il devint évident que les idées selon lesquelles les ondes alpha conditionnantes mèneraient vers état de béatitude transcendante, voire même aux plaisirs d'un bon bain chaud, ne sont, comme beaucoup de choses du panthéon new-age, que voeux pieux. Ce que les études avec groupes de contrôle ont démontré, c'est que la croyance que le biofeedback alpha est euphorisant est puissamment placebo (Plotkin & Rice 1981). Dans notre propre laboratoire et ailleurs, il a été trouvé que les gens qui étaient prédisposés à croire que les ondes alpha étaient un signe de bien-être méditatif, rapportaient vivre des expériences agréables, sans tenir compte de ce que donnait leur EEG. Nous avons trouvé que les volontaires qui ont acheté des produits pour stimuler les ondes alpha - i.e. que les ondes alpha pouvaient conduire à une extase méditative - rapportaient avec confiance des effets joviaux bien que, sans qu'ils le sachent, nous avions modifié le déclenchement de feedback, qui leur enseignait en fait de supprimer leur production d'ondes alpha, plutôt que de l'augmenter (Beyerstein 1985). L'apologie de l'entraînement feedback que nous leur avions donné étaient de bout en bout aussi exubérante que celle du groupe à qui avait été donné le feedback standard.

Un autre coup de massue sur le conditionnement alpha se fit jour quand des chercheurs montrèrent que l'augmentation apparente de la production alpha pendant leur parcours de feedback ne correspondait probablement pas du tout à une amélioration issue d'un apprentissage. Les doutes reposaient sur le fait de savoir si l'augmentation de la densité alpha pendant tout le temps passé sur un appareil de biofeedback correspondait véritablement à une augmentation conditionnée du rythme cérébral - ou bien plutôt à un reflet du fait que certains facteurs attentionnels (qui tendent à réduire les ondes alpha au début du processus de conditionnement) se dissipaient avec le temps. Des critiques comme Plotkin (1979) argumentaient en disant que le niveau typique dans la production d'ondes alpha, existant pendant une session de feedback avec les yeux ouverts, reflète simplement l'attention apportée aux stimuli extérieurs (une telle attention tend à bloquer les ondes alpha lorsque les gens font une première tentative d'exercices de biofeedback). Rappelons qu'il suffit à la plupart des gens de fermer les yeux et de réfréner tout effort mental pour produire plus d'ondes alpha. Ouvrir les yeux bloque le rythme alpha parce qu'ils ne peuvent, au début tout du moins, s'empêcher de faire attention aux stimuli s'imprégnant sur leur rétine.

Dans leurs (peut-on le dire ?) jours "grisants" d'ascendance alpha, on donnait aux gens un biofeedback alpha dans des conditions paisibles, quiètes et généralement monotones. Comme on pouvait s'y attendre, l'intérêt qu'ils portèrent à ce milieux ennuyeux tendait à décroître tandis que la session de biofeedback progressait. Comme ils portaient de moins en moins d'attention à ce qui se passait autour d'eux, il y avait une diminution correspondante de la tendance du rythme alpha à être bloqué, faisant croire que ces individus auraient appris à augmenter leur production. Des études mieux contrôlées ont fortement suggéré que l'augmentation apparente des ondes alpha les yeux fermés, n'étaient que des artefacts dus au fait que ces niveaux avaient été artificiellement réduits par une appréhension, par la nouveauté de la situation et une incapacité à faire table rase des stimuli locaux pendant les premiers moments de la session, quand les premiers enregistrements avaient lieu. Comme Plotkin et Rice (1981) le résumèrent dans leur recherche "il n'y a absolument aucune preuve publiée que l'augmentation de l'activité alpha, fréquemment perçue pendant l'entraînement alpha, ait jamais constitué un cas sans équivoque d'augmentation alpha effective rapportée aux niveaux d'avant l'entraînement biofeedback".

Le coup de grâce fut donné lorsque des chercheurs montrèrent que les gens pouvaient apprendre à produire d'abondantes quantités d'ondes alpha les yeux ouverts, dans des conditions normales, loin de l'extase. Dans une étude, les volontaires étaient menacés par de cruels chocs électriques s'il échouaient à augmenter leur production d'ondes alpha (Orne et Paskewitz 1974). Comme on peut le comprendre, ces conditions produisaient un état d'esprit anxieux et hostile, pour ne pas parler d'une excitation considérable. Néanmoins, ces stagiaires apprirent à contrôler les mouvements de leurs yeux, et leur attention visuelle, de façon à leur permettre de faire couler à flots les ondes alpha, et à éviter les chocs électriques. Ceci, malgré un état mental qu'on peut difficilement considérer comme proche du nirvana !

Au regard des prétendus bénéfices à long terme de l'exploitation d'une "conscience alpha" afin de réduire le stress, améliorer la concentration, etc., des recherches plus approfondies ont montré qu'augmenter la production d'ondes alpha en soi n'apporte aucune garantie de bénéfices de quelque sorte qui soit (Plotkin 1979, Plotkin et Rice 1981, Beyerstein 1985, 1990; Druckman et Bjork 1991).

Pendant un moment, il semblait que les appareils de biofeedback alpha retrouveraient une seconde jeunesse par un intérêt récent porté à une autre fréquence de l'électroencéphalogramme, le rythme thêta (4-7 Hz). Une fois encore, les mêmes objections se firent jour, et les bénéfices tant vantés d'une augmentation des ondes thêta connurent la même fin que les ondes alpha (Beyerstein 1990, Druckman et Bjork 1991). Ces révélations n'ont pourtant pas convaincu les détaillants à arrêter la vente de leurs (inutiles et coûteux) produits.

Tandis que la signification exacte des ondes alpha dans l'EEG reste sujet de débat parmi les meilleurs spécialistes en neurophysiologie, la plupart sont d'accord pour dire que la meilleure condition de leur présence est un faible état d'excitation, associé à une réduction du processus de la vision active (Perlini et Spanos 1991). Comme Mulholland et Peper (1971) l'ont dit, c'est le processus du regard, plutôt que celui impliqué dans la vue, qui est le plus préjudiciable dans la production d'ondes alpha. Dans la continuité de certaines stratégies méditatives, affectant ces processus attentionnels/visuels, il ne serait pas surprenant de trouver certaines corrélations entre les ondes alpha dans l'EEG et les comptes-rendus personnels, les témoignages privés, de méditations. Malheureusement, il échappe aux vendeurs d'appareils alpha qu'une telle corrélation n'implique pas plus que la production d'ondes alpha puisse produire un état méditatif spécial, qu'ouvrir un parapluie puisse faire venir la pluie.


Pour aller plus loin :
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Comprendre notre cerveau, J.-M. Robert.
- L'homme neuronal, J.-P. Changeux.
- Cerveau, sexe et pouvoir. C Vidal, D Benoit-Browaeys.

A visiter :
- Le biofeedback
- Les produits attrape-nigauds, fonds de commerce des charlatans.
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- Le cerveau fainéant.
- Le cerveau à tous les niveaux.

Notes:
1- En français, électroencéphalogramme, ou EEG. Il s'agit d'un appareil de mesure sensible pouvant enregistrer les décharges électriques rythmiques de grands agrégats de cellules cérébrales, en disposant des électrodes sur le crâne, ou occasionnellement, en les insérant comme des aiguilles sous le crâne.
2- Les ondes alpha représentent l'activité rythmique dans une gamme de 6-13 Hz sur l'EEG. Elles sont plus proéminentes derrière la tête, au-dessus des régions du cerveau correspondant à la vue.
3- La promesse de base du biofeedback (biorétroaction) est qu'en utilisant ce détecteur électronique pour informer une personne de l'état d'une fonction physiologique, cela pourrait lui permettre de contrôler volontairement son processus corporel. Un tel contrôle, s'il était possible, pourrait être utile pour lutter contre le stress, se relaxer, voire soulager certaines conditions médicales. Les prédictions de la communauté favorable au biofeedback, stipulant que cela permettrait aux diabétiques d'apprendre à secréter de l'insuline, aux épileptiques d'inhiber leurs crises, et aux hypertendus de ralentir leur pression sanguine, manquent évidemment toutes cruellement d'éléments de preuve, d'études contrôlées et de résultats répliqués (Simkins 1982).
4- Le conditionnement alpha était supposé apprendre aux gens à produire des ondes alpha, tandis que leurs yeux restaient ouverts, ce que la plupart des gens ne peuvent pas faire spontanément, parce qu'ils ne peuvent pas réfréner leur attention aux stimuli extérieurs. Quoique aient pu faire les méditants entraînés, plusieurs semblent avoir acquis la possibilité d'éviter ce type de stimulation, et de maintenir leur concentration et leur production d'activité alpha.