Les tests d'embauche,
entre science et magie

(Suite)

par Jean Paulhac

Crépieux-jamin, le pape encore tout puissant de la graphologie française, a suivi la leçon de Linné et procédé selon la première démarche de toute science : par une classification. Il a donc constaté qu'on pouvait classer les écritures selon les critères de taille, d'inclinaison, à gauche ou à droite (sinistrogyres ou dextrogyres), ou bien encore d'espacement, de pression, de rapports entre majuscules et minuscules, hampes et jambages. Tout ceci est objectif, mesurable, mais Crépieux-jamin passe sans s'en apercevoir du quantitatif au qualitatif, de l'objectif au subjectif, lorsqu'il utilise les critères de "légèreté", d'"harmonie", de "spiritualité" ou de "vulgarité". c'est la classe bourgeoise du XIX° siècle qui devient étalon. Or, ces critères subjectifs sont majoritaires dans son système. En outre, il s'agit d'interpréter ces faits, ces tracés graphologiques. A quel trait de caractère correspond la fameuse "barre du t". Est-elle signe de volonté ?

L'abbé Michon, prophète du pape Crépieux-jamin, avait décrété : les écritures grandes appartiennent aux grandes âmes (Louis XIV) tandis que les petites écritures sont la marque des âmes mesquines comme celle de M. Thiers. Moins simpliste, Crépieux-jamin combine les signes - les valeurs ou correspondances qu'il attribue aux tracés - et ne reste pas au stade des éléments. Il n'en demeure pas moins vrai qu'il voit un signe d'introversion dans une écriture penchée à gauche (sinistrogyre) et un signe d'extraversion dans l'écriture qui penche vers la droite (dextrogyre). Or ces affirmations ne résistent pas à l'expérimentation.
Utilisant les écritures de cent cinquante étudiants dont nous avions évalué, grâce à des questionnaires croisés, le degré d'expansivité ou de réserve, nous avons trouvé des degrés de corrélation quasi nuls (inférieurs, après le zéro, à la première décimale !) entre la forme l'inclinaison de leur écriture - et la signification que leur attribuait Crépieux-jamin. Donc, exit le code, le signe graphologique"univoque".

Obéissant alors au démon d'une curiosité perverse, nous avons voulu voir ce que donnerait non pas le hasard, mais une évaluation intuitive "pifométrique". Les résultats furent déroutants, inconvenants ! Car, avec les mêmes précautions expérimentales, nous avons obtenu des corrélations nettement positives, assorties de toutes les garanties probabilistes admises en sciences humaines.

Nous nous retrouvions dans une situation pénible, le cortex partagé entre deux concepts contradictoires. Nous en tirons cette conviction : la graphologie n'est pas la science mais un art qui peut être efficace ou non, selon que l'opérateur est ou n'est pas doué d'un don, d'une intuition, d'un "feeling" congénital. On naît graphologue, on ne le devient pas.

Les tests projectifs, qui sont considérés par les recruteurs comme moins fiables que la graphologie, doivent leur "mollesse" à leur nature même, délibérément floue, ambiguë. En effet, le matériel : taches d'encre, visages humains, etc., doit être le moins expressif possible. Au sujet d'apporter une signification qui le concerne : c'est l'auberge espagnole de l'imagination.

Par exemple, la tache d'encre du Rorschach dite "le papillon" est la moins bonne de la série parce que tout le monde y voit un papillon. Autre exemple emprunté à un test projectif bien connu, le TAT (Thematic Apperception Test de Murray - USA 1935). On vous présente un dessin au lavis, assez réaliste, représentant un petit garçon assis derrière une table où repose un violon. Ses yeux sont baissés : il contemple l'instrument d'un air absent, peut-être dort-il, disent certains. On vous demande quels sont ses sentiments. Ses sentiments ? En fait, la malignité psychanalytique qui inspire tous ces tests vous tend un piège : ce sont vos sentiments que vous allez exprimer sans le savoir en vous identifiant à l'enfant. Si vous dites qu'il s'ennuie et qu'il redoute la prochaine leçon de musique, non seulement vous révélez vos sentiments de répulsion devant l'apprentissage de la musique mais, par extrapolation, devant tout effort imposé. Malheur au candidat naïf qui donnerait cette interprétation.

Un dispositif expérimental analogue à celui que nous avons utilisé pour valider ou invalider la graphologie nous a permis de constater que les identifications sont minoritaires (10 à 15 % des cas) tandis que les sujets, dans 50 à 60 % des cas, réagissent par des "inversions perceptives" qu'expliquent la gestaltthéorie et la relativité d'Einstein. Dans 15 à 30% des cas les résultats démentent les identifications mais n'aboutissent pas à des inversions franches.
Un coup d'oeil sur le "test de l'arbre" pour dénoncer sa malformation congénitale. On demande au sujet, au candidat, de dessiner un arbre qui doit le révéler. Or, on oublie ce fait : presque tous les enfants dessinent avec entrain jusqu'à dix ans mais cessent presque tous de le faire à la puberté. Pourquoi? On n'en sait rien. Mais quel arbre va donc dessiner l'adulte ? Non pas spontanément mais contraint et forcé. Ce qu'il va dessiner "maladroit et honteux", c'est un arbre enfantin, puisé dans le grenier de son enfance, un arbre archéologique.

Ainsi en est-il du village que l'on construit avec des maquettes sur une table. Comme au test de l'arbre, et selon la disposition que vous donnerez au village, vous allez révéler la structure de votre personnalité supposée. Ainsi, un village bâti en rond autour d'une église révèle votre attachement aux valeurs du passé, votre crainte de l'avenir, votre besoin de protection. On constate que les sujets américains disposent en général les maisons de part et d'autre d'une route sans fin ni commencement. On décrète alors : les Américains sont d'esprit ouvert car il y a continuité de la gauche vers la droite, du passé vers l'avenir.

Cette interprétation axiomatique ne résiste pas à un simple voyage en avion de Strasbourg à Los Angeles : nos villages sont bâtis en rond selon une stratégie défensive médiévale, tandis que les villages américains s'étendent le long des routes du siècle dernier qui fut celui de la conquête de l'Ouest. Le sujet américain ou français ne reproduit donc pas un village selon son coeur, mais selon son intellect, un village qu'il connaît, qui existe.
La plupart de ces tests projectifs ignorent les facteurs socioculturels. Les "productions" auxquelles ils donnent lieu sont bourrées de clichés, de stéréotypes, exsudés par les BD, la TV, les journaux.

Les épreuves ou tests suivants nous font quitter le pays tout de même raisonnable des tests projectifs lorsqu'ils sont maniés par des professionnels avertis, pour la contrée des fées, des sorciers, des devins et des charlatans, que Dieu seul peut discerner.

Nous avons noté qu'une photo est souvent demandée au candidat qui répond à une offre d'emploi. C'est parfois pour "voir s'il a la tête de l'emploi". jugement intuitif qui vaut sans doute mieux que l'analyse "morphopsychologique" qui est parfois demandée par l'employeur qu'impressionne l'aspect scientifique du terme. Or, il s'agit des débris de la théorie de Gall du siècle dernier. Gall avait postulé qu'il existait des corrélations entre la forme du crâne et les "facultés" mentales. Il a donné des armes idéologiques à Gobineau et Hitler, et suscité des portraits littéraires chez Balzac. Il demeure des "restes funéraires" de la théorie de Gall dans le langage courant lorsqu'il évoque la "bosse des maths".
L'analyse morphopsychologique du visage est tout de même séduisante au point de vue symbolique : le front n'est-il pas le siège de la pensée; l'étage moyen celui du nez, des oreilles est bien celui des sens et enfin la bouche et le menton ne sont-ils pas naturellement l'étage inférieur, celui des appétits matériels, des instincts et tendances "bestiaux", bref, le siège du "ça" psychanalytique ?

Or, regardez bien les portraits des escrocs dans les journaux : ils ont tous de bonnes têtes. Ce sont tous de "bons gros". Comment pourraient-ils tromper le monde s'ils avaient des "profils inquiétants, des nez en forme de lame de couteau, des sourcils broussailleux, des lèvres sinueuses" ? Vous trouverez ces clichés dans Balzac qui aurait dû écouter La Fontaine nous disant: "Garde-toi, tant que tu vivras, de juger les gens sur la mine."

L'astrologie inspire une certaine crainte et même du respect : elle est si vieille, la vieille dame ! Tant de grands esprits, tels Kepler, l'ont courtisée ! Mais voilà : si l'astronomie est incontestablement née de l'astrologie, elle n'est devenue science qu'en "tuant la mère", pour reprendre un terme psychanalytique. Certes on sait que les médicaments montrent des variations d'action selon les rythmes nycthéméraux qui dépendent du Soleil. La Lune a des influences physiques incontestables, elle est la cause première des marées. Mais l'influence maléfique de Saturne, dieu cruel qui dévore ses enfants, ne procède-t-elle pas de la mythologie, qui dit bien son nom : science des mythes ? Et que dire de Neptune, inconnu au bataillon des astrologues jusqu'à Le Verrier, et que dire du pauvre petit Pluton, qu'il leur a bien fallu intégrer en 1930 ? La Fontaine, encore lui, s'interrogeait à propos des destinées opposées du fils du roi et du fils du laboureur, tous deux nés sous la même étoile.

Ignorons la chiromancie et ses lignes de la main, la boule de cristal de Mme Irma, et terminons cette promenade désabusée par la numérologie, qui inquiète comme l'astrologie, parce que nous avons tendance à révérer les nombres. La numérologie tire à soi la couverture mathématique pour dissimuler ses méfaits. Là encore la puissance des symboles est redoutable. "Un", nous dit la numérologie, c'est l'Unité. (Que répondre à cela ?) "Deux", c'est le dialogue. (Eh! pourquoi pas ?) "Trois", c'est la trinité. (Évident!) C'est la naissance de la relation sociale. (judicieux !) Et "Sept", n'est-ce pas le signe biblique sacré, celui qui correspond à la création du monde ? Un exemple : multipliez par un milliard, chiffre rond, sans décimales, la hauteur de la grande Pyramide d'Égypte (148 m), vous obtenez à 0,5 % près la distance de la Terre au Soleil. Troublant ? Un journaliste de Sciences et Vie, manipulant les chiffres, retrouva les grandes constantes de l'univers. Il était parti des dimensions du kiosque à journaux au bas de son immeuble.

Au japon, pays qui nous paraissait raisonnable, on utilise parait-il les groupes sanguins pour sélectionner les candidats. Les hématologues risquent la syncope en apprenant cette utilisation sauvage de leur science.

Et pourtant ils tournent, les tests d'embauche ! Comment est-il possible d'utiliser ces instruments incertains ? D'abord en rabattant leur caquet, leur prétention à couvrir le champ de la personnalité. Chacun d'entre eux a un spectre d'action limité et des seuils qu'ils devraient reconnaître. Mais cette distinction rend l'"intervalidation" difficile. Quand on nous dit que la graphologie ne résiste pas à la confrontation avec le test d'Eysenck, je dis : "Que vient faire Eysenck dans cette galère ?"

Autre solution, pour améliorer leur utilisation : il est connu que lorsqu'on double les circuits d'un système de sécurité, on ne fait pas que doubler la fiabilité, mais on la multiplie. De même, l'utilisation en batterie ou en parallèle des tests psychologiques permet d'atteindre avec la vérification ultime de l'entretien - à une fiabilité acceptable. Voilà qui permet, in extremis, de redonner le goût à notre potage qu'on pourrait nous reprocher d'avoir quelque peu maltraité.


A lire :
- DRH : le livre noir. Jean-François Amadieu.
- La Pensée scientifique et les parasciences, Collectif.
- Pour en finir avec la pata-psychologie - R. BRUYER, S. KALISZ. Editions Luc Pire.
- Les méthodes d'évaluation en ressources humaines. La fin des marchands de certitudes. Christian Balicco.
- What's Wrong with the Rorschach ? Science Confronts the Controversial Inkblot Test. (Qu'est-ce qui ne va pas avec le Rorschach ? La science face au très controversé test des taches d'encre) - James Wood, M. Teresa Nezworski, Scott Lilienfeld, Howard Garb.

A visiter :
- La graphologie.
- La graphologie (étude).
- La numérologie.
- Le test de Rorschach

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