Les différentes caractéristiques
de la théorie charlatanesque

En écoutant ou en lisant les différentes discussions à propos des diverses controverses ou discussions animées qui agitent l'actualité des phénomènes dit "parallèles" ou "paranormaux", le lecteur, ou l'auditoire, non avisé pourrait être amené à vite décrocher ou à tourner les talons avec le sentiment que seuls la tradition et les préjugés séparent les deux camps en présence et s'affrontant. Un tel lecteur pourrait être amené à penser que la plupart des scientifiques ont d'emblée un oeil sceptique sur les phénomènes paranormaux, "parallèles" et parapsychologique, sur les dilutions homéopathiques, les idées créationnistes, etc., uniquement parce que ces scientifiques ont été instruits dans ce sens ou ont seulement connaissance de points de vue opposés.

Cette vision des choses est évidemment erronée. Elle provient d'une mauvaise compréhension de l'évaluation scientifique. Les déclarations de preuves, pour beaucoup de ces notions controversées, font montre de biais ou de défauts communément rencontrés. Ce sont le genre d'imperfections que les scientifiques reconnaissent entre mille, biaisées de toutes parts. C'est cette histoire de culs de sac, qui ont déjà pu séduire des chercheurs, avec leurs preuves plutôt bancales et défectueuses, qui informe sur la façon dont les scientifiques évaluent les déclarations de preuves accompagnant ces notions controversées.

Voici quelques-unes de ces preuves défaillantes, et les erreurs dans la relation qui est faite entre la preuve et la théorie, liste bien entendu non exhaustive. Ces biais, dans la construction d'une théorie à partie de preuves fragiles ou sujettes à caution, se retrouvent pratiquement toujours dans les théories pseudo-scientifiques ou pseudo médicales des charlatans, encore faut-il pouvoir les déceler.


Le défaut de preuve

Au premier plan de telles controverses se trouvent souvent des études et des expériences publiées dans des journaux scientifiques, de vulgarisation ou ailleurs, l'erreur pouvant venir de ce que les profanes prennent ces études comme si elles étaient identiques. Les problèmes ci-dessous listés représentent un échantillon de ce qu'un oeil critique peut émettre comme réserves face à ces déclarations de preuves "validant" une théorie charlatanesque.

La mesure subjective : il y a malheureusement des moments où une étude nécessite et repose sur la mesure d'une expérience objective : si un patient se sent mieux ou pire, si deux tracés sont identiques, etc. Cet élément de subjectivité est notoirement connu pour introduire des erreurs involontaires et subtiles dans le résultat. Les études qui tentent d'éliminer cet élément de preuve autant que possible, font reposer leur résultat sur des bases plus solides et plus sûres. Ainsi, mieux vaut mesurer l'effet d'un médicament par une analyse chimique ou physique, ou une autre mesure objective des symptômes, que sur le simple compte-rendu d'un patient, tout comme il vaut mieux compter des flash lumineux avec un photo-détecteur que par la vue seule. Les charlatans, quant à eux, adorent les mesures subjectives et s'en servent allègrement comme une preuve infaillible prouvant l'efficacité ou la réalité de leurs assertions.

Les petites différences : Les études ou expériences qui montrent une petite différence entre le test et le contrôle, quand le résultat tombe sur ce qu'une théorie établie devrait prédire, sont suspectes. Ce type de résultat demande un modèle expérimental différent, des contrôles plus resserrés ou une enquête plus poussée sur les autres causes possibles.

Des contrôles plus poussés transforment les résultats positifs en résultats négatifs : si le simple fait de resserrer les contrôles d'une expérience fait passer des résultats positifs en résultats négatifs, cela sonne virtuellement le glas du phénomène allégué. Cela montre pratiquement toujours que les résultats positifs sont issus d'un phénomène différent que celui que l'expérience tente de détecter et de prouver. D'autres résultats positifs à venir resteront suspects tant qu'une bonne explication tenant la route ne sera pas apportée

Des résultats expérimentaux négatifs : les résultats négatifs comptent plus contre une déclaration de phénomène que les résultats positifs la valident. Ceci est plus particulièrement vrai si les résultats négatifs persévèrent lorsque le phénomène allégué est étudié, même s'ils sont moins nombreux que les résultats positifs. La raison en est fort simple : si le phénomène est réel, ceux qui l'étudient devraient éventuellement atteindre un point où ils pourraient le démontrer en toute confiance et où ils pourraient expliquer aux autres comment le démontrer sûrement.

Pour pouvoir évaluer correctement ces différents points, il faut bien entendu avoir une bonne connaissance du domaine considéré ou étudié. Les nombreux cas historiques de retour en arrière, ou de stagnation, s'insèrent dans un contexte qui sous tend l'accueil d'une nouvelle étude. Ce contexte particulier n'est habituellement pas explicité, ni même évoqué, dans l'article ou le compte-rendu de l'étude rapportée.


Les défauts théoriques

Les défauts ci-dessous concernent un phénomène particulier qui est supposé survenir et les expériences supposées le démontrer. Le chemin d'un phénomène démontré à la théorie qui l'explique, est aussi hanté par des erreurs potentielles.

Aucune preuve directe: l'insuffisance peut-être la plus sévère d'une théorie empirique est que toute preuve soutenant cette théorie soit indirecte. Parfois il ne peut pas en être autrement. Par exemple, toutes les théories historiques souffrent de ce défaut, étant donné que le passé ne peut être observé que par ses effets sur le présent (ce qui rend l'étude historique particulièrement ardue). Mais des théories de phénomènes courants devraient admettre des tests directs. Par exemple, si le flux de l'énergie du chi à travers le corps et l'existence de molécule dans les dilutions homéopathiques sont des théories vraies, ceux qui étudient ces choses devraient être capables de trouver des expériences qui mesurent directement le chi et ces molécules actives.

Aucune preuve véritable : de façon analogue, la connaissance théorique devrait croître et devenir plus détaillée en même temps que les expériences augmentent. Dans les années 1960, les biologistes moléculaires pouvaient seulement balbutier de vagues affirmations à propos de l'ADN en tant que responsable du développement des organismes. Maintenant ils peuvent dire comment cela se déroule avec force détails. Il y a deux siècles environ, Lavoisier décrivait comment l'oxygène se combine à d'autres éléments pour libérer l'énergie. Notre connaissance des réactions chimiques ayant énormément augmenté depuis. Mais que s'est-il passé pour ce qui est de la théorie des dilutions homéopathiques depuis 2 siècles ? Pourquoi reste-t-elle dans le vague pour ce qui est des "modèles moléculaires" ?

Les phénomènes prédits restent incertains : en même temps que les travaux expérimentaux et théoriques progressent, de plus en plus de preuves des phénomènes étudiés devraient normalement apparaître. Si le phénomène prédit par une théorie reste entouré de preuves imparfaites ou bancales, en même temps que la recherche progresse et malgré cela, la théorie elle-même devient donc hautement suspecte.

Des études médiocres pour des explications alternatives : Souvent les résultats déclarés pour une théorie novatrice sont potentiellement expliqués par des théories déjà bien établies. Ces explications alternatives nécessitent d'être étudiées sérieusement, et de telles voies balisées par de meilleurs contrôles lors de futures expériences.


Une révolution sans support : Une théorie devient plus spécialement suspecte quand, en plus de souffrir des imperfections précédentes, elle entre directement en conflit avec une théorie vérifiée. L'exemple, de nouveau, de la théorie homéopathique des dilutions est caractéristique, car si cette dernière est vraie, il s'agirait d'une véritable révolution en chimie et en biologie qui rendrait celle de la fusion froide ridicule à côté ! Mais ses preuves restent beaucoup trop indirectes, trop superficielles et trop instables, pour parvenir à une telle révolution malgré les deux siècles de recherche à son sujet.


Où sont les charlatans ?

Tous les problèmes relatés ci avant surviennent avec des théories conventionnelles et des investigations expérimentales. La façon dont ils sont résolus aide à déterminer quelles théories sont acceptées et lesquelles sont rejetées. Les scientifiques vivent tiraillés entre deux extrémités : nourrir leur avidité, leur excitation de la découverte de faits nouveaux et révolutionnaires et prendre garde à ne pas tomber dans le charlatanisme, en gardant un oeil sceptique par une connaissance des myriades d'erreurs récurrentes qu'ont pu vivre d'autres scientifiques par le passé. Certains se sont intéressés aux Rayons N, à la mémoire de l'eau ou à la fusion froide à cause de l'excitation due aux découvertes potentielles que représentaient de telles théories. D'aucuns se sont penchés sur le paranormal "scientifiquement" attirés par les promesses sous-jacentes à un tel domaine de connaissances qui, finalement, n'a jamais rien donné.

L'attraction du nouveau et de l'exotique est très forte, et son "étoile" est si brillante que cela conduit parfois certaines personnes à abandonner leur esprit critique sur le bord du chemin, alors qu'à contrario d'autres ne développeront jamais cet esprit critique nécessaire à toute démarche rationnelle. Ces deux catégories de personnes rejoindront les rangs "d'écoles" où le charlatanisme aura vu le jour sur des fondations théoriques très faibles et des notions erronées, devenues de véritables institutions. Ces "écoles" sont remplies d'espèces de rationalisations qu'ils utilisent dans le but de justifier leurs points de vue quand plus rien d'autre ne marche. Voici certains de ces stratagèmes :

Le discours sur le "paradigme" : "paradigme" est probablement le mot dont on abuse le plus dans ces discussions. Toutes les fois qu'un défenseur de déclarations sujettes à caution commence à vouloir riposter aux critiques en faisant référence à un "déplacement de paradigme", cela confirme la faiblesse de ses arguments et de ses éléments de preuve ! Car sous prétexte que "paradigme" signifie seulement un nouveau point de vue théorique, il l'emporterait sur tout le reste, sonnant comme une preuve. La mécanique quantique est souvent considérée comme l'exemple de ce changement de paradigme. Mais les découvreurs de la mécanique quantique n'ont pas eu à argumenter philosophiquement face à leurs détracteurs avec l'argument du "changement de paradigme", avant que le phénomène quantique ne soit accepté et reconnu. Leurs partisans ayant apporté quantités de preuves solides pour ce faire.

Dans la mesure où ce "changement de paradigme" est utilisé pour décrire quelque chose à propos des processus sociaux et historiques sous-jacents à la recherche, sa légitimité reste minime dans des discussions ayant pour objet la qualité de la preuve. La plupart des autres utilisations sont si vagues et si creuses qu'aucun sens utile et significatif ne peut leur être attribuées.

Une définition spécifique du mot "science" : Un charlatan répondra souvent que ses idées sont soutenues par des preuves, mais pas par le type de preuves acceptées par la "science". Le problème ici vient de ce que la science n'est rien d'autre que la somme de ce que nous avons appris, en tant que moyen d'évaluer les affirmations empiriques générales et leurs preuves. Pour ce qui est des prétentions empiriques, soutenir qu'il n'y a aucune preuve scientifique est la même chose que dire qu'il n'y a aucune preuve valable du tout. Les charlatans voudraient trouver un espace entre les deux, une espèce de consensus bien à eux, mais sont incapables d'expliquer pourquoi nous devrions accepter le type de preuves qu'ils proposent mais qui ont démontré leur inadéquation et leur vacuité dans d'autres cas. Dans son principe, ils s'engagent dans une espèce de plaidoyer spécial qui s'accroche à une signification plutôt bizarre du mot "science".

Le paradigme scientifique : Cette expression n'a aucune signification utile. Si elle est utilisée par quelqu'un défendant une idée controversée, on peut être presque certain que l'argument n'est que foutaise.

La déformation de la réalité : Les charlatans théoriciens déforment souvent le reste de la science dans le but de rendre leurs notions favorites plus justes en comparaison. Ainsi, la physique "conventionnelle" est parfois accusée d'ignorer l'observateur. La médecine "allopathique" est souvent décrite comme reposant sur des principes non holistiques, en pratiquant la notion de "un symptôme, un diagnostique, un traitement", etc. ad nauseam... re-foutaise !

Le quantique : à moins que l'auteur ne se réfère à la physique ou à la chimie, le recours à des termes ou expressions telles que quantique, principe d'incertitude, entropie, etc. est un signe annonciateur de charlatanisme. S'ils sont en plus combinés ou associés avec d'autres mots sans rapport comme par exemple la psychologie quantique, l'entropie démocratique, etc., c'est un signe manifeste qu'il s'agit de balivernes postmodernes telles que celles que Sokal et Bricmont ont dénoncé dans leur livre, rien de plus simple que d'accoler des expressions à la queue leu leu pour que cela paraisse intelligent.

Mettre la charrue avant les boeufs : les adhérents des théories charlatanesques ont les poches remplies d'excuses expliquant pourquoi ils n'ont en fait que de maigres preuves de leurs croyances. Ils rangent celles-ci dans les catégories "personne de nous finance" ou encore "les institutions bien établies conspirent dans le but de nous ignorer pour des raisons politiques". Ces excuses seraient inutiles si des preuves solides, étayant leurs notions rejetées, existaient réellement. Le fait que ces excuses surgissent constitue pratiquement un aveu que la croyance l'emporte en dépit de l'absence d'éléments tangibles. S'il en était autrement, les défenseurs des théories charlatanesques n'hésiteraient pas à faire état de leurs éléments de preuves et argumenteraient comme il se doit dans le but de dénicher les fonds ou l'institution nécessaires pour les établir définitivement, plutôt que de s'excuser du manque de preuve en cachant cette absence derrière des arguments fallacieux.

Des centaines de millions de chinois ne peuvent pas tous avoir tort : cette excuse vient habituellement pour défendre des notions ressuscitant de vieilles traditions ancestrales (dépassées), comme celle de la médecine traditionnelle chinoise. En un sens, elle tombe dans la tradition du "gros mensonge". En quelques minutes, quelqu'un avec très peu de connaissances historiques, sera en mesure d'évaluer les nombreux cas où des millions d'expériences chinoises, à travers les millénaires, auront été négatives. Le fait est que nous avons beaucoup appris au sujet de l'exécution et de l'évaluation de la recherche au cours des trois derniers siècles et cela nous donne un énorme avantage sur les traditions antérieures. Notons cependant qu'on entend toujours parler des traditions exotiques ou orientales, en voulant les remettre au goût du jour bien qu'elles soient complètement dépassées, alors qu'on entend jamais parler des vieilles théories occidentales comme celles des quatre humeurs, des purges ou de la saignée que, bizarrement, personne ne voudrait ressusciter.

Des résultats marginaux : quand ils se trouvent face à des résultats marginaux, les scientifiques tenteront d'affiner ou de répliquer leurs expériences jusqu'à ce que des résultats plus conséquents et plus solides soient trouvés. Lorsqu'un chercheur perd un temps démesuré en interprétations et en réinterprétations de veilles données, ou de nouvelles données d'expérience identique, et passe très peu de temps à essayer d'obtenir de meilleurs éléments, ses résultats resteront suspects.

Une mésestimation des conséquences : Les "chercheurs" charlatans mésestiment fréquemment toutes les conséquences de leurs "découvertes". Pendant qu'ils évoqueront de manière grandiose les effets sociaux de leurs trouvailles, ils sous-estimeront les conséquences scientifiques en découlant directement. Prenons l'homéopathie (qui manifestement est un bon exemple) qui causerait une révolution formidable en chimie si elle était fondée, pourtant ses adeptes ne s'attaquent que trop rarement aux conséquences d'une telle théorie (quand ils la connaissent). Un autre exemple est celui des aimants, des inventions ou autres trucs qui permettraient aux voitures de consommer très peu d'essence pour faire des centaines de kilomètres, voire de s'en passer. De simples calculs révèlent que les besoins d'un tel moteur, pour fonctionner, seraient supérieurs au rendement Carnot. S'il existait un moyen, pour un moteur, de tourner avec un rendement supérieur à celui de Carnot, donc en ignorant la seconde loi de la thermodynamique, cela aurait un impact autrement plus fabuleux dans le monde de la physique que celui de chercher à construire un tel bidule.

Les théories analogues : de nombreuses théories scientifiques commencent comme des analogies de théories établies ou comme une tentative d'appliquer les résultats d'un domaine particulier d'études à autre chose de nouveau. Bien que cela produise parfois des théories qui se tiennent, cela offre aussi fréquemment une crédibilité que ne mérite pas la nouvelle théorie naissante. Les théories confirmées s'appliquent généralement à un ensemble de phénomènes spécifiques bien définis, et les supports de cette théorie existent dans ce contexte précis. L'analogie, ou l'application latérale, ignore entièrement le contexte. Le résultat en est une sorte de croyance libre comme quoi la nouvelle théorie est bien soutenue, alors qu'il pourrait n'y avoir aucune raison valable de croire que les deux situations aient quoi que ce soit en commun. Prenons, comme exemple de cette erreur, le darwinisme social, qui stipule que la théorie de l'évolution, et à travers elle, celle de la sélection naturelle, pourrait parfaitement s'appliquer aux relations sociales.

Etre sur la défensive : c'est une tendance bien humaine que celle de prendre la critique du travail de quelqu'un d'autre personnellement et d'y répondre de manière défensive. Les scientifiques doivent constamment être attentifs à cette tendance pour l'éliminer parce qu'une défensive non réprimée est la mort de l'enquête scientifique. Quand un chercheur interprète la critique de sa ou ses théories, hypothèses ou données, comme des insultes personnelles, il devient plus que suspect. Le chercheur tombe dans le piège de celui qui considère chaque commentaire négatif comme un conflit personnel, et résiste naturellement au genre de critiques qui sont absolument nécessaires et utiles afin de tester des hypothèses.

Une fois qu'une "école" s'est développée autour de théories relativement pauvres, pleines des biais évoqués dans cet article, tout progrès stoppe brusquement, aussi bien chez les adeptes que chez les praticiens, s'éloignant de (et diabolisant même parfois) la méthode scientifique qui a pourtant permis de progresser. L'institutionnalisation de théories dans une atmosphère sans esprit critique, loin de la communauté scientifique, garantit à coup sûr qu'il y aura toujours des résultats "positifs" pour la soutenir, même si le phénomène demeure incertain et contesté, si sa compréhension reste imprécise et les découvertes éloignées des découvertes scientifiques.


A lire:
- Parapsychologie : science ou magie ? James ALCOCK
- Devenez sorciers, devenez savants G.Charpak et H.Broch, Odile Jacob.
- Le paranormal Henri BROCH
- Y croyez-vous ? Pascal Forget
- Guide critique de l'extraordinaire Renaud Mahic
- Le New Age Renaud MARHIC
- Sceptique ascendant sceptique Marco Belanger

A visiter:
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