La vérité en science

"Hubert Krivine in "La Terre, des mythes au savoir".


Coupable d'"usage de vrai ?"

A-t-on le droit de parler de vérité scientifique ? L'emploi de cette expression peut choquer : elle présuppose une notion d'absolu qui serait évidemment naïve (Klein, 2010). La logique de cette critique est qu'il ne faudrait alors jamais - en dehors des mathématiques - employer le terme vérité, puisque toute vérité est susceptible d'évoluer. Nous pensons, quant à nous, qu'il faut à chaque instant pouvoir considérer une proposition ou une propriété comme vraie, fausse, non démontrée, voire non démontrable1, quitte bien sûr à changer d'opinion.

Remarquons que cette attitude est largement partagée dans la pratique par la communauté humaine (scientifique ou pas). Veut-on sérieusement bannir l'emploi de l'adjectif vrai de la vie du laboratoire, voire de la vie tout court ? Paradoxalement, c'est cette référence au vrai, et donc au faux, qui permet de faire évoluer le contenu, le sens ou les limites des vérités, et non la démarche qui consiste à se promener dans un monde erratique où tout se vaut* (Bouveresse, 2007). Les vérités, quand elles sont de nature scientifique, ont toujours un domaine d'application et le progrès a souvent consisté à le mettre en évidence.

Ainsi la mécanique de Newton est vraie dans un large domaine : elle a suffit durant plus de deux siècles et demi à guider avec succès l'activité humaine, et continue à le faire. Elle cesse d'être légitime dès que les vitesses sont voisines de celle de la lumière, que les dimensions ou les températures sont trop petites. Il faut alors recourir à la relativité ou à la mécanique quantique. De la même façon, le déterminisme de Poincaré a donné les limites pratiques de celui de Laplace.

On a souvent baptisé les chercheurs scientifiques de "travailleurs de la preuve". Mais ils ne sont pas les seuls. Peut-on comparer vérité scientifique et vérité judiciaire ? Dans les deux cas, il s'agit d'affirmations très généralement acceptées par la communauté considérée, à la suite de procédures bien codifiées et contrôlées. En justice, comme en science, on a utilisé des procédés de déduction maintenant considérés comme primitifs : la question, le jugement de Dieu, le duel judiciaire. Arrive enfin le rationalisme scientifique : d'abord de façon malheureuse avec la phrénologie, puis les empreintes digitales et aujourd'hui les traces d'ADN.

Et comme en science, la justice peut ne pas conclure ou conclure à tort; la vérité judiciaire peut ne pas coïncider avec la vérité tout court quand elle est impuissante ou égarée. Aucune démarche ne serait cependant possible sans la conscience que la vérité existe; c'est celle que les juges doivent rechercher, et c'est seulement à cause d'elle qu'on peut dire qu'ils se sont trompés - ou pas.

Dans cette recherche de vérité, le juge, comme le savant, a intérêt, s'il le peut, à croiser plusieurs approches. Toutefois, la comparaison s'arrête là : la justice examine la cause (la responsabilité) d'actions humaines et détermine ensuite une peine en fonction de barèmes culturellement construits. Aussi la force de préjugés, traditions, intérêts sociaux pèse-t-elle de façon décisive.


Le conservatisme de la science

Le conservatisme pèse aussi dans les sciences, mais moins qu'on ne se plaît parfois à le dire. Elles ne sont pas (ou mieux, ne sont plus depuis la fin de la domination d'Aristote) protégées par l'autorité de la chose jugée. Tous les incompris scientifiques ou parascientifiques invoquent Galilée** (plus rarement Einstein) comme exemple de savant génial, néanmoins ignoré de ses concitoyens et redécouvert longtemps après. C'est tout simplement faux ! Galilée était considéré de son temps comme un grand mathématicien et sa célébrité s'étendait au-delà des frontières de son pays.

Une fraction significative des intellectuels contemporains (y compris donc du clergé) était convaincue de la justesse de ses vues. Les génies scientifiques méconnus et découverts post mortem sont finalement assez exceptionnels; parmi eux le mathématicien Evariste Galois, mort à 21 ans en 1832 à la suite d'un duel causé par "une infâme coquette"***; ou le père de la génétique moderne, le moine botaniste Mendel (1822-1884) qui travaillait, isolé, à Brno en Moravie.


Pour aller plus loin :
- La Terre, des mythes au savoir. Hubert Krivine.
- La Vérité dans les sciences. Collectif.
- Qu'est-ce que la science? A.F. Chalmers.
- À quoi sert l’histoire des sciences ? Michel Morange.
- Curieuses histoires de la science - Quand les chercheurs se trompent. Jean C Baudet.

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* D'ailleurs pour paraphraser le paradoxe de Bertrand Russel, l'affirmation "il n'y a pas de vérité absolue" est-elle une vérité absolue ?
** Rappelons quand même que ce n'est pas le "conservatisme de la science" qui s'est opposé à Galilée, mais celui de l'Eglise de l'époque. Les scientifiques, quant à eux, ont été rapidement conquis.
*** L'hypothèse d'un assassinat politique a été avancée : républicain militant, il avait été membre de la Société des amis du peuple présidé par Raspail.

1- Il y a, bien sûr, dans ce cas, des propositions non définies scientifiquement de type "Dieu est amour", la recherche des "meilleures voies pour le salut de l'âme" ou du "véritable sens de la vie". Sinon mieux vaut éviter les limitations prophétiques inutiles.

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