La biodynamie dans la bouteille de vin
Le vin biodynamique

Douglass SMITH & Jesus BARQUÍN

Suite

Si ces "préparations" ont comme but de fertiliser le sol, d'autres rituels biodynamiques servent à débarrasser les sols des nuisibles et des maladies. Pour les mauvaises herbes et les rongeurs, Steiner propose une pratique qui se réfère sous le nom de "cendrer". Disons que nous avons une ferme biodynamique et que nous sommes infestés de souris. Steiner nous ordonne "d'attraper une jeune souris et de la peler à une époque où Vénus est dans le signe du Scorpion" (p.113). Puis on nous dit de brûler la peau et d'éparpiller les cendres sur les champs. Steiner nous assure que "désormais, les souris éviteront le champ". Les insectes et les mauvaises herbes sont traités de la même façon, sauf que l'insecte n'a pas besoin d'être écorché : "quand il y a une colonne vertébrale, vous devez d'abord peler l'animal" nous dit-il dans sa grande sagesse (p.121). Steiner ne clarifie jamais ce que la colonne vertébrale vient faire là-dedans.

Pour débarrasser les champs des maladies des plantes comme les moisissures ou le mildiou (ou, étant donné que Steiner ne croyait pas que les plantes pouvaient être malades : pour les débarrasser de cette prétendue influence de la Lune), Steiner suggère "une dose homéopathique" de pesse (equisetum arvense) infusée dans de l'eau, diluée et répandue sur le champ (p. 118).

Avec cette liste de pratiques, ressemblant plutôt à des espèces de rituels agricoles vaudous, nous sommes au coeur de la biodynamie. Bien qu'elles aient été un peu modifiées par les croyants modernes, les pratiques ont toujours l'orientation que Steiner voulait. On peut rencontrer les mêmes rituels ésotériques mixés à des dilutions homéopathiques et agrémentés d'astrologie quand on lit les comptes-rendus biodynamiques de nos jours (Waldin 2004, Joly 1999, et Thun 2000). En effet, les pratiques biodynamiques sont toujours aussi ésotériques, sinon plus. Nous pouvons aussi lire qu'ils ont recours à des "pierres debout" pour faire de la "géo-acupuncture" dans le but de "restaurer l'équilibre cosmo-tellurique" du vignoble, dirigé par des spécialistes à l'aide de leur pendule (Chapoutier 2006).

Il est peut-être superflu de rappeler ici les arguments contre l'efficacité de pratiques comme l'homéopathie, l'astrologie ou les manipulations des champs énergétiques ésotériques. Elles ont déjà été critiquées de nombreuses fois. Cependant, il est toujours utile de rappeler que les doses homéopathiques sont tellement diluées que plus une seule molécule du matériau d'origine ne persiste dans la solution. En d'autres termes, une "dose homéopathique" n'est plus rien d'autre que de l'eau. Bien qu'étant à l'origine proposée pour soigner la maladie, de nombreux essais ont montré que les cures homéopathiques ne faisaient pas mieux qu'un placebo chez les êtres humains (Ernst 2002 et Shang et al. 2005). Et, tandis que l'eau peut être manifestement bénéfique aux plantes, il est peu probable que l'effet soit plus notable contre les moisissures et le mildiou, influence de la Lune ou non.


La recherche

En passant en revue les documents trouvés sur la biodynamie, on est pas particulièrement rassuré. La biodynamie n'a pas été développée à partir d'expériences et d'essais, d'erreurs ni de conseils d'experts. La théorie est à peine compréhensible, reposant comme elle se doit sur un ensemble disparate de déclarations étranges, fausses et antiscientifiques. Pourtant, même comme ça, la pratique pourrait marcher. Le seul moyen d'en être sûr est de faire des recherches. Heureusement, de telles recherches ont été faites dans un certain nombre d'Universités et de laboratoires dans le monde. Malheureusement, la plupart d'entre elles sont fait négligemment, et ont publiées dans des journaux obscures sans comité de lecture scientifique.

Tout aussi malheureusement, plusieurs de ces études comparent l'agriculture biodynamique à des pratiques standards de l'agriculture non biologique. Elles montrent que l'agriculture biodynamique fait mieux que l'agriculture standard sur certaines mesures de fertilité des sols ou la biodiversité. Ces expériences ne prouvent rien étant donné que comme nous l'avons vu, l'agriculture biodynamique doit, d'abord et avant tout, être au moins biologique. Et on sait que l'agriculture biologique (en évitant les fongicides artificiels puissants, les pesticides et herbicides) a des sols plus fertiles et une plus grande biodiversité que l'agriculture conventionnelle7. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une franche comparaison entre l'agriculture biodynamique et l'agriculture biologique.

Un tel test a été réalisé par un groupe Suisse, dans une des études sur la biodynamie la plus fameuse jamais faite (Mäder et al. 2002). Il s'agit d'une étude sur 21 ans dans laquelle l'agriculture biodynamique semble battre de peu l'agriculture biologique sur un petit nombre de mesures de fertilité du sol et de biodiversité. Cependant, l'étude n'était pas sans poser de problèmes : du matériel supplémentaire a été enterré qui n'était pas disponible sur le papier mais l'était en ligne. Certains traitements chimiques étaient ajoutés aux fermes biologiques, qui n'avaient pas été ajoutés aux biodynamiques. Et il ne s'agit que des "principales différences". On ne nous a pas dit quelles avaient été les autres. Ainsi, la méthodologie du test semble avoir été assez pauvre. Il ne nous apporte pas les principales réponses, à savoir si les traitements biodynamiques sont vraiment efficaces, ou, plutôt, si les additifs chimiques (ou quelque chose d'autre qui n'était pas considéré comme une "principale différence") ont été la cause d'une sous-performance des parcelles biologiques. L'article a aussi été critiqué par le microbiologiste Davis de l'Université de Californie, parce qu'il "ressemble à un incroyable échantillon étroit de niches écologistes", soulevant la question de savoir s'ils étaient sélectionnés pour obtenir les résultats désirés (Stokstad 2002).

Lynne Carpenter-Boggs et son directeur de thèse, John Reganold, tous deux au Washington State University, ont fait ce qui est peut-être le travail scientifique le plus regardé sur la biodynamie. Reganold est de temps en temps consultant en biodynamie dans une industrie vinicole de Californie et chercheur sur le sujet. Cependant, même lui et ses anciens étudiants ont été incapables de dénicher de réelles différences entre les pratiques biodynamiques et biologiques. En effet, Carpenter-Boggs a précisément fait des recherches sur la question de savoir si les composts avec les préparations biodynamiques amélioraient le sol dans lequel elles étaient ajoutées. Les résultats ? "Aucune différence n'a été trouvée entre les sols fertilisés avec la biodynamie et les composts non biodynamiques." (Carpenter-Boggs 2000)8. Reganold a dit, lors d'une interview de 2003, que la recherche "ne distinguait pas le biodynamique du biologique" (Darlington 2003). On peut difficilement être plus clair.

Une étude, qui a duré 6 ans, du Washington State lab en 2005, a été la première publiée dans un journal à comité de lecture, elle comparait l'agriculture biodynamique et biologique dans le respect du raisin en particulier. Ils ne trouvèrent rien. "Pas de différences significatives n'ont été trouvées entre les parcelles traitées de façon biodynamique et les autres, en ce qui concerne les paramètres physiques, chimiques ou biologiques testés" (Reeve et al. 2005, p. 371). En outre, lorsqu'ils regardèrent de près les vignes, "l'analyse des feuilles ne montre pas de différences entre les deux traitements. Il n'y a pas de différence pour ce qui est du rendement, du nombre de grappes, du poids des grappes et du poids du fruit" (p. 373)9. Ainsi, des recherches appliquées ont démontré que les "préparations" biodynamiques sont tout simplement inefficaces. Pourtant, selon le corps de certification biodynamique lui-même, elles sont au coeur de la pratique.

N'importe qui pourrait poser la question de savoir si une étude correctement contrôlée a été faite pour comparer les vins biodynamiques et non biodynamiques entre eux. Cependant, il ne suffira pas de simplement mettre les bouteilles les unes à côté des autres en les tirant au sort. Il y a trop de variables entre différents vins. Même des vins voisins peuvent avoir un sol et sous-sol différents, des microclimats différents et utiliser différentes techniques de culture dans les vignobles. Des fabricants de vins différents auront aussi tendance à utiliser des techniques différentes pour transformer leurs grappes en vin, et les stockeront de différentes façons, par exemple dans différents types de barils ou en acier inoxydable. Toute étude de ce genre devra donc être réalisée très prudemment, en s'assurant que les sols, grappes et vins testés sont équivalents, excepté pour les préparations et techniques biodynamiques. Cela nécessiterait donc d'étudier des vins produits à partir de raisins biologiques.


Quel préjudice ?

Pour reprendre la question posée en début d'article : quel mal y a-t-il si un fermier ou un viticulteur suit de telles pratiques ? La réponse facile est de dire que c'est une perte de temps, d'argent et d'efforts. En effet, une des raisons qui fait que le biodynamique est entré dans le monde du vin, et pratiquement nulle part ailleurs, c'est que le vin est peut-être le produit agricole dont les ventes sont les plus en augmentation. La plupart des produits agricoles sont des matières premières qui se vendent grosso modo au prix de la production. Cependant, si un viticulteur peut convaincre le public que le vin qu'il ou elle produit est une des meilleure denrée, il ou elle pourrait vendre sa bouteille le double ou le triple du prix constaté ailleurs. Une telle hausse de prix pourrait payer les surcroîts biodynamiques onéreux de labeur, en supposant que le marketing soit correctement fait. Mais, toujours et encore, il semble bien que ce soit pure perte d'efforts, et ceux qui persistent dans cette voie ressemblent de plus en plus à des acolytes new-age.

Cela dit, notre attitude critique envers les aspects ésotériques de la biodynamie n'interfère pas avec notre appréciation de ses vins. De nombreux viticulteurs biodynamiques ont en effet beaucoup de talent. Le problème réside dans l'extension de l'incrédulité dans la technique empirique pour lui substituer des croyances en des pratiques non scientifiques comme l'astrologie ou l'homéopathie, tout autant que des rituels de style vaudou et même de la "géo-acupuncture". Nous devons affronter ce problème, non pas seulement en tant qu'amoureux de bon vin et essayistes, mais aussi en tant que citoyens qui ne veulent pas vivre dans, ni présenter à nos enfants, une société dans laquelle la pseudoscience et les fantaisies ésotériques sont considérées comme étant la réalité. La pensée irrationnelle, ou la confiance dans des gourous mystiques déclarant détenir une clairvoyance, ou une intuition particulière, font beaucoup de mal à notre société. Les meilleures études, à ce jour, n'ont pas pu trouver de distinctions entre l'agriculture biodynamique et biologique dont elle est une partie. L'ésotérisme, semble-t-il, n'ajoute rien, n'apporte rien. Et nous, en tant que supporters du rationalisme et de la clarté, sommes consternés par ces déconnexions entre la croyance et la recherche. Buvons un verre à la raison, et à ce jour.


Pour aller plus loin :
- Le New Age. Renaud MARHIC.
- Les prêcheurs de l'apocalypse : Pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires. Jean de Kervasdoué.

A lire aussi :
- Le mythe de l'agriculture biodynamique.
- Rudolf Steiner et le charlatanisme.
- La médecine anthroposophique.
- Le bio est-il meilleur à la santé ?

Notes :
1- En fait, ils sont trois. Matt Kramer a aussi récemment écrit en faveur de la biodynamie dans les colonnes du magazine Wine Spectator, la publication la plus importante sur le sujet dans le monde (Voir Kramer 2006:42).
2- A lire ici http://dat.erobertparker.com/bboard/showthread.php?t=62593&page=2 . Parker n'aime pas mentionner son vignoble en public afin de réduire tout conflit d'intérêt. Dans ce cas, il a recours à des symboles de ponctuation.
3- L'article, écrit pour une publication en Espagne, comprend des affirmations comme :"ils ont déterminé que la biodynamie 'marche'", "ces pratiques [...] procurent d'excellent résultats oenologiques."
4- Communication personnelle, 24 décembre 2005. Une réponse identique a été faite par Robert Carroll du Skeptic's Dictionary quand on lui a demandé de l'aide pour confronter les pratiques biodynamiques le 2 mai 2000. Voir http://skepdic.com/comments/mooncom.html: "Franchement, s'ils font du bon vin, je me fous de savoir s'ils utilisent l'astrologie ou consultent James Van Praagh pour des conseils".
5- Les tentatives de Steiner pour créer une "Science spirituelle" peut nous rappeler les excès du plus récent Intelligent Design, par exemple : "C'est à l'intelligent design de changer les règles de la science afin d'y inclure le surnaturel" (Kitzmiller 2005:30).
6- Steiner a effectivement construit une fantaisie historique entière sur les débuts de l'humanité, y compris les prétendus races Atlantes et Lémuriens, et un récit de la division des sexes (selon Steiner, l'humanité commence comme espèce asexuée). La matière première de cette histoire était supposé secrète et transmise "sur les bases d'une perception spirituelle directe" qu'il considérait comme plus digne de confiance que la "documentation historique" ou "les preuves externes" (Steiner 1959). Voir, par ex. http://wn.rsarchive.org/Books/GA011/CM/GA011_c02.html.
7- Il y a aussi un autre problème comme celui qu'il est possible pour une ferme conventionnelle d'utiliser des traitements artificiels assez judicieusement pour qu'il soit indiscernable d'une biologique sur les mêmes mesures.
8- Carpenter-Boggs a aussi écrit : "Ces données soutiennent les premiers travaux comme quoi la fertilisation biologique bénéficie rapidement à la biomasse et à l'activité microbienne, mais fournit peu d'indications selon lesquelles le compost biodynamique et l'épandage sur le terrain (i.e. les préparations) affectent davantage la masse microbienne du sol, la structure communautaire et l'activité sur le long terme."
9- Leur groupe a eu quelques problèmes pour trouver des variables dans lesquelles le raisin biodynamique soit devant. Par exemple, il déclaraient avoir trouvé des preuves que les raisins non biodynamiques étaient "surchargés" (produisant trop de fruit). Leur choix de citation pour cette donnée est hautement douteuse et vient d'une page internet sans comité de lecture; d'autres documents scientifiques n'ont pas réussi à étayer leur contestation qu'un rendement de taille 5:1 à 6:1 est approprié (voir par ex. Moulton et al. 2005, p. 11.) A n'importe quel niveau, ils concluent en analyse finale que "les différences observées étaient petites et non significatives (Reeve et al., 2005:374).

Références :

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