Vision

puisque (souvent) croire c'est voir : comment nos yeux peuvent (aussi) nous tromper.

La vue est sans doute le paragon des sens humains. Avec elle, nous sommes en mesure de distinguer une palette de millions de couleurs, de reconnaître des milliers de visages instantanément, et même déceler la présence d'un seul photon de lumière. Les couleurs vives, les formes tridimensionnelles, et les mouvements composés que nous observons sont d'autant plus remarquables lorsque nous considérons que l'image de chaque rétine est bidimensionnelle, à l'envers, et de la taille d'un timbre poste. La grande majorité des informations que perçoit un individu est rendue possible grâce aux yeux et si on nous offrait le choix, la plupart d'entre nous préférerait plutôt perdre l'usage d'un autre sens que celui de la vue. Ce sens existe grâce à l'architecture cérébrale. Presque un tiers du cerveau est impliqué dans le traitement de l'information visuelle. En effet, les yeux eux-mêmes ne sont qu'une pièce mineure de notre cerveau "poussée" à l'extérieur de notre tête et observant le monde.

L'aisance tranquille et l'exactitude avec lesquelles les yeux nous montrent le monde tendent à nous pousser à en faire les arbitres infaillibles de la vérité. Les yeux sont considérés comme des caméras nous apportant sûrement les objets du monde extérieur jusqu'à notre cerveau. Notre langage et notre culture reflètent d'ailleurs cette croyance dans des expressions telles que "je l'ai vu de mes propres yeux", "je l'ai vu de mes yeux vus", "je ne crois que ce que je vois", "croire c'est voir". La perception visuelle, cependant, n'est pas ce processus passif. Nos yeux ne sont pas des caméras. Un rapide coup d'oeil sur ce que nous avons appris et ce que nous savons de la vision humaine balayera ces idées reçues et aidera à faire le jour dans des situations où nous avons besoin d'être sceptiques à propos de ce que nous voyons.

L'idée fausse la plus répandue au sujet de notre vue est celle affirmant que nous recevons passivement la lumière et que nos yeux, semblables à des caméras, renvoient les "images" à notre cerveau. Notre cerveau, pourtant, n'a rien d'un écran de cinéma. S'il en était ainsi, cela nécessiterait un autre jeu d'yeux pour visualiser un coin de l'image, qui demanderait encore d'autres yeux pour un autre détail et encore d'autres indéfiniment. La conception moderne de la vue implique un processus appelé "construction active", dans lequel les images sont assemblées, traitées et interprétées, et qui commence dans la rétine elle-même. Les signaux visuels ne sont pas élaborés selon un modèle type, le cerveau traite les couleurs, les formes et le mouvement séparément pour ensuite les "fusionner" dans une construction unifiée et cohérente. Il a été estimé que le traitement rétinien de l'information correspondrait à un milliard d'instructions par seconde (Moravec 2000). La vue n'est donc pas simplement déterminée par un stimulus visuel, c'est une recherche dynamique des données disponibles en vue de la meilleure interprétation possible. Lorsque nous contemplons un paysage, le cerveau a recours à ce qui pourrait être considéré comme une "devinette", reposant sur de simples hypothèses et aux informations à portée de mains.

Nous pensions voir avec nos yeux, en fait nous voyons avec notre cerveau.


Reconnaissance de type et perception erronée

Notre capacité de construire et d'élaborer des images visuelles est clairement démontrée dans notre reconnaissance des choses, des motifs, des modèles, des types, etc. élément crucial pour comprendre et vivre dans le monde. Nous sommes des animaux qui cherchons des modèles, des types, parce que le fait de reconnaître ces motifs dans la nature a permis à nos ancêtres de survivre. Aucun ordinateur au monde ne peut égaler notre habilité en ce domaine. Cette dextérité innée est si forte que nous trouvons tout à fait normal de reconnaître des choses, des motifs, dans des images dénuées de sens, créées au hasard ou de manière chaotique. Combien de fois avez-vous vu un visage dans les nuages, dans une tache ou dans une autre forme naturelle ? Nous savons bien qu'il n'y a pas réellement de visage dans ces nuages mais la perception persiste. Une fois que l'interprétation est figée dans notre esprit, il est parfois impossible d'y voir autre chose. Il s'agit d'une perception erronée, ce qui signifie que l'on identifie faussement quelque chose de flou, provenant d'un stimulus obscur, "traduit" en tant qu'objet ou personne distincte. L'image que nous percevons n'est pas distillée d'un tel stimuli, elle a "abusé" du stimuli, s'en est servi, en tant que partie de notre interprétation visuelle particulière et est donc sujette à erreur. Ce qui nous reste de cette "illusion visuelle" de nos ancêtres éloignés est beaucoup plus faible qu'à leur époque. Reconnaître un prédateur caché ou une proie de forme ou de sons indistincts était crucial pour leur survie. C'est toujours vrai de nos jours, mais dans nos sociétés complexes avec leurs systèmes de croyance, beaucoup d'occasions sont offertes de produire des interprétations crédibles mais bizarres.

Le 17 décembre 1996, une femme sortant d'un immeuble de Clearwater en Floride, a remarqué une forme inhabituellement colorée s'étendant sur neuf vitres extérieures (voir ci-contre). Cette vague silhouette fut rapidement prise pour la Vierge Marie apparaissant à l'humanité. L'affaire s'ébruita rapidement et curieux et croyants en tous genres vinrent s'agglutiner sur le site pour apercevoir la sainte image. Selon certaines sources, de 500.000 à 1 million de personnes firent le voyage causant des bouchons ralentissant la circulation sur des kilomètres. Les média, qu'ils soient locaux ou nationaux, s'emparèrent de l'affaire comme à leur habitude (faut bien remplir quelques colonnes) et rapportèrent l'apparition miraculeuse. Il n'est pas difficile de percevoir ce qui passait pour une robe drapée sur la tête et enveloppant tout le corps. Comme vous pouvez le voir, l'image est très imprécise et il est tout à fait possible de l'interpréter de différentes façons. Il s'agit là d'un cas classique de perception erronée.

Beaucoup se sont demandés ce qui pouvait bien avoir créé cette image et il est surprenant qu'aucun des comptes-rendus de l'affaire n'en mentionnât l'explication. Nous avons tous déjà vu un jour dans une flaque d'eau, sur la route ou sur un parking, une forme colorée ressemblant à un arc-en-ciel flottant au-dessus de l'eau. Ce phénomène est appelé perturbation photogénique ou irisation. L'essence présente sur l'eau, a une pression en surface moindre que l'eau et s'étale donc au-dessus en une couche très fine (comparable en taille à une vague d'onde de lumière visible). La lumière peut donc facilement être réfléchie aussi bien par le bas que par le haut de la surface d'essence. La lumière du bas ayant voyagé un petit peu plus que celle du haut est légèrement "déphasée" ce qui cause des interférences réciproques lorsqu'elles se propagent hors de l'essence. Ces interférences annulent certaines longueurs d'ondes de lumière et en renforcent d'autres créant ainsi un arc-en-ciel intense des couleurs du spectre de lumière visible. Il est fort à parier que les fenêtres où l'image se révéla furent récemment nettoyées avec un produit à base d'essence en en laissant un résidu sur les vitres. Il résulta de ce mince film d'interférence une image de forme aléatoire et l'imagination fit le reste.

Le phénomène de perception illusoire ou erronée n'est pas un phénomène obscur affectant une minorité de personnes qui ont une imagination hyperactive. Il affecte tout le monde, tous les jours. C'est une explication alternative et viable aux diverses expériences bizarres de perceptions hors du commun comme celles d'OVNIS, du monstre du Loch Ness, de fantômes, du diable dans la fumée des Twin-Towers ou celle du visage sur Mars. Il est le résultat de notre processus visuel étendu, couplé avec notre réflexe à vouloir trouver des formes reconnaissables partout. Identifier l'ubiquité et la puissance de ce phénomène est fort utile pour apprécier le pouvoir de la vue et ses limitations.


Espérance et suggestion

Autre exemple puissant de la nature constructive, plutôt que passive, de la vue humaine, est l'effet de l'espérance et de la suggestion de ce que nous pensons voir. Notre esprit ne tente pas seulement de produire une image cohérente du monde qui nous entoure, mais aussi une histoire logique et cohérente de ce qui se produit. C'est pour cette raison, que ce que nous pensons voir peut se trouver être modifié automatiquement par notre cerveau pour ainsi s'ajuster avec notre attente de la réalité. Notre cerveau comblera les pièces manquantes, et fera des hypothèses, qui pourront être vraies, à propos de ce que nous voyons. Ce processus est d'autant plus puissant que le stimulus est faible ou trompeur. Les magiciens usent (quand des gourous en abusent) de ce principe pour leurs effets.

Un enquêteur cherchant le Bigfoot, par exemple, lorsqu'il se trouve confronté à un stimulus inattendu et imperceptible, peut y déposer la forme tant attendue (et désirée) du bigfoot. Pendant qu'au Loch Ness, le cerveau construira un monstre des mers sur une ombre qui flotte. Les observateurs modernes apercevant une forme indistincte dans le ciel en feront une soucoupe volante, alors que les observateurs des années 1890, voyant la même forme dans le ciel, penseront avoir vu un dirigeable, plus loin encore peut-être s'agira-t-il d'un ange. Après qu'un panda ait disparu du zoo local, il fut aperçu des dizaines de pandas à travers la ville, malgré le fait que le panda fut tué par un train à une centaine de mètres du zoo.


Illusions et fidélité

Une des marques de fabrique de la vision humaine repose sur le principe de la constance, qui décrit notre perception stable du monde malgré les fluctuations significatives dans les images de notre rétine. Quand nous nous approchons des objets, lorsque les niveaux de lumière changent, et même quand nous inclinons notre tête, nos images rétiniennes changent à un degré qui ne se manifeste pas relativement à notre perception du monde. Ceci est une autre indication prouvant que notre vision est une interprétation, qu'il n'y a pas de relation directe et unique entre ce qui est sur notre rétine et ce qui est dans notre esprit.

C'est lors d'une défaillance de cette constance, quand ce que nous voyons ne correspond pas à la mesure objective d'un objet, que les artefacts perceptuels ou les illusions surviennent. Ce qui intéresse particulièrement les sceptiques enquêtant sur le phénomène OVNI pourrait être cette défaillance dans la fidélité de la dimension. Lorsqu'un objet s'approche de vous, son image sur votre rétine grossit continuellement, mais l'objet ne semble pas s'élargir. C'est cela la fidélité de la dimension. Considérez ce cas :

Dans les années 1990, trois pilotes confirmés, avec à leur actif environ 12.000 heures de vol, embarquaient à bord d'un avion lorsqu'ils aperçurent ce qui pouvait être décrit comme un OVNI. Il était de couleur argentée, de la taille d'un 747 et se mouvait silencieusement d'une manière à ridiculiser nos meilleurs avions de combat. Accélérant à Mach 1 (la vitesse du son) et à une altitude d'avion à réaction, il s'arrêta brutalement et partit en angle oblique. Etonnés et convaincus d'avoir été les témoins d'un vaisseau extra-terrestre, ils se voyaient déjà donnant des conférences de presse partout dans le monde quand l'illusion s'arrêta net. Comme le vaisseau s'approchait de l'horizon et était sur le point de disparaître derrière une rangée d'arbres, il "... apparut inexplicablement à une centaine de pieds de notre côté. Immédiatement l'illusion se désagrégea en graine de laiteron portée par le vent, les 3 pilotes avaient été trompés par un morceau de duvet qui flottait dans les airs." (Wright,1995)

Comment cela a-t-il pu être possible ? Comment des professionnels expérimentés ont-ils pu prendre une graine pour un OVNI ? C'est parce que la constance de dimension a eu des ratés. La distance de la graine n'était pas évidente, les pilotes ont donc originairement fait confiance en leur image rétinienne pour déterminer la distance. Leurs cerveaux ont faussement traduit que l'objet se situait très loin. Si cette hypothèse avait été correcte, l'objet aurait été très gros et aurait effectivement évolué très rapidement, d'où leur croyance en un OVNI afin d'expliquer son comportement. Ceci pose évidemment la question du concept "d'expert cité comme témoin". Plusieurs comptes-rendus d'OVNIs reposent en apparence sur l'expérience et le crédit de l'observateur. Mais nous sommes tous des humains et pouvons tous être victimes, dans certaines conditions, de perceptions illusoires.

Enfin, la perception est malléable et peut se voir influencée par de nombreuses causes, on peut tout à fait ne pas voir quelque chose d'important ou un changement pourtant de première importance. Simons et Chabris en 1999 ont réalisé une petite expérience le montrant. Ils ont demandé à des étudiants, regardant un match de basket à la télévision, de compter le nombre de passes que se faisaient les joueurs entre eux. Au bout de quelques minutes, le film fut arrêté et les téléspectateurs donnèrent pratiquement tous un chiffre juste. Par contre, lorsque on leur demandait s'ils avaient aperçu quelque chose d'inhabituel ou de bizarre pendant le match, la majorité d'entre eux n'avait pas vu l'homme déguisé en gorille qui traversait le champ, s'arrêtait et se tapait des poings sur la poitrine et repartait de l'autre côté du champ.


Conclusion

Il n'est pas ici question de vous faire douter de votre vue à chaque coin de rue. Notre vue a évolué et s'est améliorée pendant des milliers d'années. En fait elle s'est extraordinairement bien adaptée dans le but de nous fournir une représentation fiable et loyale de la réalité (même si les bouddhistes disent le contraire!). Mais il faut comprendre et connaître ses imperfections et ses limitations, et qu'il existe des situations dans lesquelles nous avons besoin de rester sceptique à propos de ce que nous voyons ou avons vu, comme nous le sommes à propos de ce que nous entendons ou lisons.


A visiter :
- Illusions et paradoxes

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