Le créationnisme sous la Coupole ?
Autopsie d’une imposture

par Valérie LÉCUYER


La seconde découverte coule à pic : Pas de classement "spontané" des particules

En 1986, M. Berthault avait écrit, d'une plume assurée, dans la première note :

"Ces expériences étudient le dépôt en continu et en eau calme d'un sédiment hétérogranulaire. Il est observé que le matériel déposé s'organise spontanément aussitôt après son dépôt en lamines granoclassées."

La même affirmation de ce prétendu "classement spontané des sédiments après leur dépôt" revenait plusieurs fois et, on s'en souvient, c’est la conjonction de ces deux phénomènes qui avait motivé l’acceptation par M. Millot de publier la note (en 1986) – alors que, pendant plus de dix ans, il avait refusé les communications de M.Berthault.
Mais en 1988, à l'Institut de mécanique des fluides de Marseille, l'infirmation fut catégorique. Voici le texte de la note n° 2 (p. 724, §2 ) :

"Infirmation de l'observation de l'enfoncement des plus gros grains dans le dépôt. Au cours de ces expériences un tel enfoncement n'a pas été observé, comme l'auteur l'avait vu lors d'une de ses expériences, ce qui ne pouvait qu'être accidentel."

Dès lors, M. Millot, commentant la note de 1988 (document privé) estima que le spectacle des grains migrants après dépôt avait été "une illusion due à des effets de capillarité sur la paroi transparente du récipient ". De ce fait, "la lamination n'était donc pas postérieure au dépôt du mélange, mais synchrone". Elle n'était que l'effet turbulent de l'introduction du mélange dans le liquide. "On voyait donc revenir l'influence [bien connue] des courants qui classent" par granoclassement. En somme, on revenait à la case départ : c’était la fin des grandes découvertes.

"Illusion" selon M. Millot ? "Accident" selon l'Institut de Marseille ? Fantasme ? Vision ? Mirages ? Miracle ? Apparition ? En tout cas, "Exit" la seconde découverte. Dès lors le bilan se réduit à cette navrante équation :

note 1 + note 2 = zéro (ou 3 fois rien)

Le bilan formulé par M. Millot n'était pas moins cinglant : dans une lettre adressée à M. Berthault (document privé), il lui signifie vertement, qu'au terme des deux notes sur le même sujet, ses "travaux" le ramènent à son point de départ puisque la lamination soi-disant effectuée spontanément en eau calme, après dépôt, se ramène en fait à une lamination par granoclassement sous l’influence d’une agitation, même faible! Au total que restait-il des prétendues découvertes ? :

Ne restent que quelques broutilles, rescapées du naufrage : quelques mesures devenues sans objet, d'importance infime et qui n'auraient certes pas justifié deux notes aux CRAS !


Epilogue : Perseverare diabolicum

Croit-on que M. Berthault s'inclina devant les conclusions de ses propres expériences ? Ce serait ignorer la logique particulière de la foi et de la mauvaise foi conjuguées chez les créationnistes "scientifiques". Calme ou agitée, l'eau devra rester "calme": ainsi le veut la Bible infaillible. La démonstration s'était prise à ses propres pièges ? Qu'importe, car enfin, qui lirait jamais la note n° 2 aux CRAS ? Et d'ailleurs, même vides, même réduites à l'existence pure, là-haut sous la Coupole académique, les deux notes ne gardent-elles pas, encore aujourd'hui, leur vertu tutélaire et mystificatrice ? Quant à la seconde note, loin de nuire à la précédente, n'avait-elle pas revigoré et décuplé la crédibilité du stratagème mensonger ? Ce ne serait plus désormais une seule note aux CRAS que pourrait invoquer M. Berthault, mais bel et bien deux notes ! On sait si ce dynamique tandem a fait du chemin ! Tout le reste (la science, l'expérimentation, la raison, la vérité, les Instituts de Marseille ou d'ailleurs, l'Académie des sciences, M. Millot, etc.) ne fut d'aucun poids: "du vent"! "Mon juge est Dieu, le reste est du vent et je ne veux pas en faire!" (Expériences, op. cit., p. 22).

Le 16 février 1988 était publiée la seconde note aux CRAS. Et dès le 15 mars 1988 était diffusée la "Pérestroïka stratigraphique". Et dans ce document étaient reprises, imperturbablement, toutes les "erreurs" dénoncées par la note n° 2, moins d'un mois auparavant – et toujours sous la bannière de l'Académie des sciences – sans démenti du Quai Conti.

Et depuis, à chaque printemps, on voit refleurir, sous divers travestissements lexicaux, des géologies "relookées" mais véhiculant toujours, en filigrane et clandestinement, le même message archaïque et obscurantiste que ne parviennent pas à dissimuler les simulacres scientifiques, l'inutile fatras de termes techniques, de tableaux, de courbes, de photos d'éprouvettes et du Colorado, etc., les mêmes depuis vingt ans !

C'est ainsi qu'en mai 2000, dans la revue Fusion, l'approche "paléohydrologique" de M. Berthault offrait au lecteur émerveillé une totale "refondation" de la géologie, prétendument inspirée (à titre posthume) par M. Millot (qui ne peut plus rien objecter). Et dans cette nouvelle approche, on retrouvait l'antique bric-à-brac habituel : les sempiternelles lamines, les expérimentations "lourdes" (celles de Marseille!), le bon vieux Déluge, les égarements de Sténon, les bévues des "géologues d'antan", les maléfices du principe de superposition, les vains artifices de la datation des roches, etc., et toujours la même prétendue caution de l'Académie des sciences (toujours silencieuse) !


Sur la prétendue caution de l'Académie des sciences

Nous avons vu à plusieurs reprises comment M. Millot s’offusqua de ce que M. Berthaut pût se réclamer de son autorité pour valider ses travaux pourtant sans intérêt scientifique. Mais de surcroît, un document officiel témoigne aussi du jugement de l'Académie des sciences sur la "Perestroïka stratigraphique", rebaptisée, pour son voyage au Vatican du titre plus orthodoxe de "Restructuration stratigraphique". Il s'agit d'un rapport adressé par l'Académie des sciences de Paris à l'Académie pontificale des sciences en 1989**, qui est cité dans le communiqué de la société géologique de France**. En voici la substance touchant la thèse du pseudo-géologue :

"Depuis douze à quinze ans, M. Berthault répand, verbalement ou par écrit des plaidoiries dont l'argumentation varie avec le temps mai qui tendent à s'appuyer sur des arguments scientifiques pour démontrer que l'évolution des espèces est une chimère. Le document ici présenté est la dernière de ces plaidoiries... Ce n'est pas un document scientifique. L'histoire des sciences est peuplée d'amateurs érudits et instruits qui ont fait progresser les connaissances. Mais ici nous rencontrons un amateur qui ignore tout de ce dont il traite, c'est à dire de la géologie chronologique et de la paléobiologie.
Nous trouvons devant une conviction personnelle devant une conviction personnelle : l'évolutionnisme, depuis Darwin, est une chimère. L'espoir est dans le Concordisme : on éliminera toute contradiction avec la Bible. Toute conviction est respectable. Mais la manière dont cette conviction est plaidée repose sur un contresens et sur l'ignorance totale du sujet traité. Ceci n'est ni rigoureux ni respectable. "

L'auteur du rapport ajoute que, dès le 27 avril 1979, le secrétaire serpétuel de l'Académie des sciences, après consultation des géologues de l'Académie, exposait à M. Berthault où était sa faute de raisonnement, ainsi que la nature du contresens consistant à nier le principe de superposition, etc. Ce nonobstant, Guy Berthault reprenait encore et toujours le même contresens.
En conclusion du rapport, M. Millot conseillait vivement à l'Académie pontificale des sciences, de classer la "Restructuration" dans ses archives, au plus vite et à tout jamais ; en effet, sa diffusion ne pouvant provoquer que fou rire ou tristesse chez n'importe quel géologue de n'importe quel pays ou de n'importe quelle opinion.

Et tout cas, c'est apparemment, sans hilarité que la Société géologique de France prit conscience d'avoir été abusée par M. Berthault, au point de l'avoir accueilli dans ses rangs et de lui avoir ouvert son Bulletin, sur la foi des publications aux CRAS. Dans un communiqué, la Société géologique de France assure que les notes aux CRAS "auraient sans doute mérité un examen plus approfondi". Et ce même communiqué, signé de la Société géologique de France, de l'Association des sédimentologistes Français et du Comité français de stratigraphie, déclare que M. Berthault "serait probablement trop content qu'une procédure de radiation de la Société Géologique de France dont il se réclame, soit entamée, la publicité gratuite étant toujours bonne à prendre. Nous n'avons pas l'intention de lui faire ce plaisir".


Conclusion

Nous avons répondu aux interrogations initiales.

En effet, très au-delà des lamines, de graves interrogations demeurent. Car mesurer l'influence de la hauteur de chute sur la lamination dans un récipient, c'est important, bien sûr ! Mais savoir si la science ne risque pas de se faire (à son insu) l'instrument de menées religieuses clandestines et obscurantistes qui s'emploient à la détourner de ses fins, à désinformer et manipuler le public, à égarer les esprits, au point de circonvenir d'authentiques scientifiques, ces questions ne sont sans intérêt non plus !

Et si M. Berthault est libre de croire ce qu'il veut, à titre personnel, n'est-il pas scandaleux qu'il puisse impunément, depuis plus de quinze ans, prétendre que l'Académie des sciences cautionne ses contresens et ses inepties ? N'est-on pas stupéfait de voir avec quelle facilité peut s'instaurer et se pérenniser si longtemps et à si haut niveau, une telle mystification ?

Enfin, il est évident que dans le débat autour de la lamination, l'enjeu véritable n'est pas géologique ni scientifique et qu’il s’agit de l’affrontement éternel entre deux conceptions inconciliables de l'Homme et de l'univers, deux visions situées aux deux pôles extrêmes de la pensée et entre lesquelles il est impossible de ne pas opter.


Pour aller plus loin :
- Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences. Collectif.
- Petit traité de l'imposture scientifique. Aleksandra Kroh.
- L'imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal.

Notes :
1. L'Académie des sciences publie, dans ses Comptes Rendus hebdomadaires (sous le nom de Notes aux Comptes Rendus) des communications (originales) pouvant provenir de personnes extérieures à l'Institut de France. Le texte, présenté d'abord à l'ensemble des académiciens, par l'un d'entre eux, est ensuite accepté (ou non) pour publication, sur l'avis d'un ou plusieurs spécialistes du sujet traité (les rapporteurs). Il faut noter que cette publication constitue une adhésion strictement limitée au texte publié et ne peut donc être invoquée pour justifier ou cautionner une théorie avancée ailleurs (précision soulignée, avec insistance, par un académicien).
2.Georges Millot, géologue et membre de l'Académie des sciences, disparu en 1991. Comme nous le verrons, il refusa pendant plus de quinze ans à M. Berthault l'accès aux Comptes Rendus, ses communications étant jugées sans intérêt ni nouveauté.
3. Cette revue éditée par le Centre missionnaire (évangéliste) de Carhaix (Finistère) semble assez largement diffusée, à en juger par la liste des tarifs d'abonnement pour les pays étrangers.
4. La procédure habituelle des créationnistes consiste à jouer le jeu du contrôle ordinaire pour faire valider leurs découvertes. De là l'importance d'être publiés en haut lieu pour doter leurs théories de labels d'authenticité.

5. À partir de 1973, M. Berthault fut administrateur des magasins Euromarché et, de 1957 à 1977, directeur adjoint de Viniprix, établissements fondés par son père.
6. "Dès 1973, j'avais envoyé ma première publication à M. Mitterrand qui s'en est dit "passionné"; M. Giscard d'Estaing m'écrivait : "Je suis en admiration totale devant vos travaux qui remettent en cause, si j'ai bien compris, la géologie" (Expériences, p. 14). "En Russie, j'ai fait traduire notre dernière cassette, "Drame dans les roches", par un géologue afin qu'elle soit envoyée à tous les prochains candidats à la Présidence de la fédération [sic] car les liens entre le marxisme historique et le darwinisme sont manifestes" (ibid.). "En Pologne, ma cassette va être envoyée à tous les évêques. Mes travaux sont très suivis par la hiérarchie catholique, jusqu'au niveau du Cardinal Ratzinger, chef du Saint-Office, qui m'honore de son estime" (ibid.). En 1986, l'encre de la première note aux CRAS n'était pas encore sèche, qu'un bulletin de victoire informait l'univers : "Elle a été un succès [sic]. Je l'ai envoyée aux directeurs de sédimentologie du monde entier : en Russie, Chine, Amérique... 120 au total" (ibid., p.9), etc., etc
7. Cf ., entre autres, Nitschelm, "Le créationnisme est-il scientifiquement recevable ? ", mémoire collectif, 1988 et J.Arnould (1997).
8. Institute for Creation Research. Soulignons que les "travaux" de M.Berthault se situent dans deux domaines de prédilection des "recherches" financées par l’ICR : prouver que la Terre est "jeune" (10000 ans maximum, comme le veut la Bible) et rassembler de fortes présomptions (faute de mieux!) en faveur du déluge.
9. Dans G. Berthault, "Restructuration stratigraphique", 1988 (document dactylographié). Intitulé d’abord "Perestroïka stratigraphique", ce document fut rebaptisé pour être proposé (sans aucun succès cependant) à l’Académie pontificale des sciences, "enrichi" de cette conclusion fervente.
10. Dans une lettre au président de l’Académie (datée du 11 mars 1989), dont nous avons pu prendre connaissance, M.Millot fut scandalisé lorsqu’il apprit que M.Berthault avait envoyé à l’Académie pontificale des sciences le document insensé qu’est "Restructuration stratigraphique". Il précise que sa correspondance avec M. Berthault remonte à 1971, qu’elle a exigé de lui beaucoup de temps et de patience. Il prend conscience que ses efforts n’ont pas abouti et s’indigne devant l’audace immodeste d’un personnage qui s’autorise à discourir sur une science qu’il ignore, etc. Précisons qu’entre 1974 et 1989, M. Millot avait constamment refusé de publier les textes proposés par M.Berthault, en raison de ce qu’il considérait comme des "digressions philosophiques" et pour leur absence de nouveauté. On peut donc dire que la note de 1986 fut conquise de haute lutte ! Pour la note de 1988, on verra qu’il en fut autrement.
11. Selon le principe de superposition, les couches sédimentaires s’étant superposées au long des âges (les plus récentes sur les plus anciennes, sauf cas d’exception), on peut établir une chronologie géologique qui permet de dater les roches et d’évaluer l’âge de la Terre, entre 4 et 5 milliards d’années, et non 10000 ans comme le soutiennent les créationnistes. (De surcroît, des datations absolues, par des méthodes géophysiques, corroborent ces datations relatives. NdE.)
12. Lamination par granoclassement : classement des éléments, au cours de leur dépôt, en fonction de leur calibre, sous l’action d’un courant (ou des saisons).Les éléments les plus gros se classent au fond, les plus petits au-dessus.
13. Première note aux CRAS : 1986, t. 303, série II, n° 17, p. 1569-70. Seconde note : 1988, t. 306, série II, p.717.
14. N’étant pas co-auteurs de la note, ils ne sont aucunement concernés par nos remarques.
15. Dans la tournure "résulte bien", l’adverbe "bien" induit l’idée qu’on ne fait que confirmer une vérité déjà admise auparavant. Or il n’en est rien puisque la notion de ségrégation au sein du mélange dépos, et "après dépôt", fait ici son apparition. Cette manière de d’induire comme antérieurement acquise une notion indémontrable, constitue l’un des procédés fallacieux de manipulation.

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