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Le mystère des pyramides (Suite)

Pyramythes et pyramidiots

Il semblerait que la force motrice cachée derrière ce désir d'amalgamer des mensurations avec les prophéties bibliques, conduisant de nombreux auteurs du 19° siècle à imputer des significations injustifiées à la Grande Pyramide, soit une certaine répugnance pour le système métrique de mesure introduit après la révolution Française. Aucun britannique respectable et vivant "dans la crainte de Dieu" ne voudrait de cette chose issue des "perfides mangeurs de grenouilles athées".

Le premier à s'occuper de cette affaire était un éditeur à la retraite, John Taylor, qui croyait que la pyramide avait été construite par Noé, sur instruction de Dieu, et qui avait décidé que 25 pouces était la dimension de la coudée biblique. Taylor fut le premier à réaliser que les dimensions de la Grande Pyramide suggérait que les égyptiens avaient connaissance du rapport ¼ (le rapport de la circonférence de la pyramide à sa hauteur donne un rapport exact de ½¼). Comme il était connu que les égyptiens n'avaient pas développé leurs mathématiques à un tel niveau théorique, cela suffisait à convaincre Taylor que la Grande Pyramide était d'inspiration divine et que cela posait un sérieux problème pour les scientifiques. Une explication possible qui a été avancée est que, si les égyptiens utilisaient un tambour sphérique pour mesurer de longues distances donc ¼ aurait été un rapport de calcul obtenu accidentellement et les égyptiens auraient "découvert" ce rapport inconsciemment. Quoi qu'il en soit, Taylor, défenseur de l'idée selon laquelle les Britanniques étaient les descendants des tribus perdues d'Israël, était convaincu que la Grande Pyramide avait été construite par ces proto-britanniques. Evidemment cela est impossible, étant donné qu'ils étaient français !

Les idées de Taylor furent reprises par une personnalité telle que l'Astronome Royal d'Ecosse, Charles Piazzi Smyth. (En fait le véritable mystère dans cette histoire est comment un gars avec un nom d'une telle consonance ait pu se retrouver Astronome Royal.) Smyth avait été l'élève de Sir John Herschell et, comme Herschell et Taylor, il protesta contre l'utilisation du système métrique, ce qui peut expliquer certaines des extraordinaires théories qu'il présenta plus tard.

Ayant découvert qu'une des pierres d'encadrement de la Grande Pyramide était d'environ 25 pouces, égale à la coudée de Taylor, Smyth décida que le pouce devait être une unité de longueur divine. Lorsqu'il fut découvert qu'en fait la pierre était d'une longueur supérieure à 25 pouces (25,025 en réalité), Smyth déclara que le "pouce pyramide" de 1,001 était l'unité divine actuelle (l'unité anglaise a vraisemblablement dû réduire un peu dans la poche d'un des membres des tribus perdues.) Bien entendu, cela servait à prouver que le système de mesure britannique était divinement inspiré, un pied de nez à ces vilains français ! Smyth utilisa le "pouce pyramide", et d'autres mensurations variées de la Grande Pyramide, pour calculer la densité de la Terre, sa population et aussi, mais ça on en est pas sûr, l'âge du capitaine.

Il est évident qu'au regard de toutes les mesures possibles et imaginables qu'il est possible de tirer d'une structure aussi imposante que la Pyramide de Kheops, agrémenté d'idées préconçues, on peut trouver toutes les réponses qu'on cherche et qu'on aimerait bien trouver. C'est ce que fit Smyth. Son livre, Our Inheritance in the Great Pyramid, contient plus de 600 pages de tels calculs et prédictions. Le problème principal était que tout ceci n'était que théorique - aucune dimension actuelle égale au "pouce pyramide" n'a été trouvée. Sa théorie trouva sa confirmation lorsque Smyth, visitant l'Egypte, trouva un patron d'un maçon sur une plaque de pierre et déclara qu'il s'agissait d'un étalon divin. La science de "Pyramidologie" était maintenant fermement posée. Cependant, il subsiste l'histoire selon laquelle un des disciples de Smyth aurait limé le patron pour le rendre plus exact ou conforme et que les pierres d'encadrement de la Grande Pyramide étaient toutes de tailles différentes.

Muni de son chiffre divin fermement serré dans sa main, Smyth et ses disciples (dont faisait partie le fondateur des Témoins de Jéhovah, Charles Taze Russel qui mentionne d'ailleurs la Grande Pyramide qu'il croyait l'oeuvre de Melchisédech, dans ses volumes intitulés "Etudes dans les Ecritures" (1886 à 1904) considérée par lui comme un oeuvre prophétique divine), utilisait le "pouce pyramide" pour montrer que les structures internes de la Grande Pyramide étaient en fait un témoignage de l'histoire passée du monde (qui débutait naturellement en 4004 avant notre ère), mais ce n'est pas tout. Des calculs plus poussés montraient que le futur de l'humanité était aussi écrit dans ces pierres. La fin du monde était prévu pour 1874, 1914, 1920 et 1925. Comme toute prédiction manquée, lorsque rien ne se passe, vous révisez vos données dans le but de sortir une nouvelle date. Ce que fit Smyth fut de rendre les évènements ou les données conformes à ses prédictions pour qu'elle puissent leur coller parfaitement, pratique bien connue des praticiens du paranormal. Smyth pouvait multiplier toute dimension par un nombre quelconque pour en faire sortir une mensuration significative, comme par exemple le rapport de la distance au soleil à la hauteur de la pyramide (481 pieds * 1000 million = 90 million de miles) ! Pas très précis, et certainement pas aussi précis que ce que Dieu ou un E.T. voyageant dans l'espace pourrait nous apprendre.

Malheureusement pour Smyth, tout comme un personnage égyptien en pleine gloire, il chuta. Ses théories, en grande partie grâce à sa position, étaient traitées avec le respect qu'elles ne méritaient pas. Un de ses plus ardents supporters était ingénieur chimiste, et avec son fils, il décida que pour aller plus loin dans les théories de Smyth, il fallait faire des mesures plus précises sur le site. Ils se munirent d'instruments de mesure plus précis afin d'obtenir les chiffres les plus exacts possible. Mais comme cela pris trop de temps, l'ingénieur décida finalement qu'il était trop vieux pour faire le voyage et y envoya son fils seul. Celui-ci mena plusieurs triangulations très précises sur le site et réussit à prouver définitivement que Smyth ...... avait tout simplement sorti ses chiffres d'un chapeau. Le jeune homme, William Matthew Flinders Petrie, resta en Egypte pour devenir le plus grand égyptologue de son époque et est considéré par beaucoup comme le père de l'archéologie scientifique. Le fait que tous les chiffres et calculs de Smyth soient faux n'empêche pas, de nos jours, quantité de gens de croire encore en sa théorie et ses prédictions, de les recycler, bien qu'elles soient totalement vides de contenu.


Le pouvoir des pyramides ou beaucoup de bruit pour rien !

Tout ce remue ménage pourrait être expliqué par l'incapacité de certaines gens à accepter que d'anciennes civilisations soient capables de mener à bien de tels travaux de construction ou que ces édifices monolithiques ne servent à rien. L'étape suivante de la saga de la pyramidiotie laisse de côté le monde des pyramides existantes et entre dans le royaume de la forme pyramidale. Plus particulièrement jetons un oeil sur les effets des pyramides qui, selon le mot d'ordre du New-Age, sont "des énergies inconnues de la science".

Il était inévitable que quelqu'un, un beau jour, tombe par hasard sur l'idée que la pyramide elle-même pouvait avoir un rapport avec le processus de momification. Cette idée, bien évidemment, va à l'encontre de tout ce qu'on sait sur l'exécution de la momification, y compris les témoignages laissés par les égyptiens eux-mêmes, mais elle s'accorde avec les croyances de ceux qui persistent à voir un problème là où il n'en existe pas.

Martin Gardner, dans son amusant livre, The Magic Numbers of Dr Matrix (les nombres magiques du Dr Matrix), retrouva la première référence à cette idée au début du XX° siècle. A cette époque, un mystique français, ainsi que le décrit Gardner, découvrit qu'un chat mort fut momifié après avoir été placé dans une forme pyramidale. Comme il semble ne pas avoir été trouvé d'autres chats momifiés pendant les 50 années qui suivirent, les recherches s'arrêtèrent. Puis, à la fin des années 1950, un Tchèque nommé Drbal prétendit qu'une lame de rasoir placée sous une pyramide de carton restait plus longtemps aiguisée que d'habitude.

Ensuite, différents acteurs de film (certainement des descendants des Tribus Perdues d'Israël) affirmèrent être capable de méditer plus longtemps et mieux lorsqu'ils se trouvaient assis sous une pyramide. D'autres déclarèrent que de la nourriture laissée dans une pyramide gardait toute sa fraîcheur, que les voeux se réalisaient quand ils étaient écrits sur une feuille de papier placée dans une pyramide, que les pyramides tuaient les bactéries, etc... Incroyable n'est-ce pas ?

Voyons donc ce que sont ces "énergies inconnues de la science" (que nous transcrirons par EIS pour faire plus court), si elles obéissent à des règles, et comment une pyramide peut les canaliser.

A chaque fois qu'un acteur du paranormal ou un pseudo-scientifique est sommé d'expliquer un phénomène que la science considère comme hautement improbable, il répond par l'EIS. Même si nous n'avons rien à gagner à déclarer que quelque-chose telle que les EIS n'existe pas, nous ne sommes pas vraiment motivés à y croire au vu des prétentions qui sont faites à leur propos. Il paraît qu'elles ne peuvent rien faire et ne sont gouvernées par aucune loi du tout. Les partisans des pouvoirs des pyramides affirment que les pyramides peuvent, entre autre, momifier la chair, garder la nourriture dans son état naturel et aiguiser les lames de rasoirs. Il apparaît que ces trois actions sont le fruit de trois applications différentes de l'énergie. Momifier la chair suppose une capacité à retirer les molécules d'eau, aiguiser une lame nécessite un pouvoir d'ajouter des molécules, et conserver la nourriture implique de préserver le status quo.

Etant donné que le matériau dont est construit la pyramide ne semble pas être responsable de ces effets magiques (puisque cela marche avec des pyramides en carton, bois, polystyrène, polycarbonate, cuivre, acier et d'autres matériaux) et comme elles paraissent ne pas avoir de système de contrôle, comment est donc déterminé le processus réclamé ? Sont-ce les énergies qui décident toutes seules que l'objet dans la pyramide est une lame de rasoir ou un chat mort ? S'il en est ainsi, et il semble bien que ça soit la seule conclusion logique au vu des témoignages, il semblerait que nous ayons affaire à une énergie intelligente et sensible. Il s'agit là d'un concept extraordinaire et qui nécessiterait de plus amples preuves convaincantes de son existence que celles apportées par ses défenseurs. Imaginez le problème qu'aurait rencontré Einstein face à une relativité pouvant penser par elle-même !

Ensuite posons la question : "qu'est-ce qui, dans la figure pyramidale, permet aux énergies de se canaliser quand d'autres formes géométriques ne le permettent pas ?". Jamais entendu parler du pouvoir du cube ou des pouvoirs de la sphère ! La réponse est que rien concernant la pyramide ne nous permet de supposer que cette forme possède un quelconque privilège dans le monde des solides. En fait, les artisans de cette illusion, séduits à la base par les prétendus mystères des pyramides égyptiennes, ont tout simplement investi la forme, la figure pyramidale elle-même, de pouvoirs mystiques identiques.

Lors d'un test sur un vin français, reporté dans l'édition d'hiver 1987-88 de The Skeptical Inquirer, le vin conservé dans des pyramides ne présentait aucune différence avec le vin gardé ailleurs. Les partisans du pouvoir des pyramides ne peuvent donc se baser que sur la seule loi connue à laquelle les énergies inconnues de la science obéissent. Cette loi dit que " aucun phénomène paranormal n'aura lieu en présence d'un sceptique", loi qui peut expliquer beaucoup d'autres choses que l'échec du pouvoir des pyramides.

Pour terminer il faut parler de cette imagination débordante dont peut faire preuve l'esprit humain, ici avec les pyramides, sources de majesté, d'interrogations auxquelles, pour peu qu'on se renseigne correctement un minimum, il peut être apporté énormément de réponses rationnelles et intelligentes et faire fi de tout ce tas de stupidités que certains auteurs n'hésitent pas à publier. Martin Gardner, auteur américain sceptique, publia dans Scientific American un article satirique sur les pouvoirs des pyramides, inventant les pires ridicules choses qu'il soit possible d'inventer. Il fut surpris du nombre incroyable de mail et de lettres qu'il reçut de personnes ayant pris son article au sérieux et voulant de plus amples détails et renseignements. Peut-être lui doit-on le début de cette aventure. On retrouve encore certaines de ses blagues dans les affirmations sur les pyramides de nos jours.


Pour aller plus loin :
- La Mystérieuse pyramide de Falicon. Henri Broch.
- Les grands mystères des pyramides. Collectif.
- Le grand livre des pyramides. Charles Lebonhaume.
- Devenez sorciers, devenez savants. G.Charpak et H.Broch.
- Gourous, sorciers et savants. Henri Broch.